La ville du quart d'heure selon Carlos Moreno

La ville du quart d'heure selon Carlos Moreno

Cofondateur et directeur scientifique de la chaire Entrepreneuriat, Territoire, Innovation (ETI) et conseiller scientifique de la ville de Paris, Carlos Moreno défend un concept de la ville du quart d’heure, un concept de quartiers complets repris par le réseau mondial des grandes villes et mégalopoles engagées pour le climat. Une réflexion qui s’inscrit dans la nouvelle mission prospective du  FRENCH DESIGN 2059  (le FRENCH DESIGN by VIA), à retrouver dans le nouveau numéro d’Intramuros.


« La forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le coeur d’un mortel, cite Carlos Moreno en reprenant Baudelaire. Mais moi, j’enlève le “ hélas !”. La ville peut se transformer rapidement pour devenir plus habitable et moins polluante. » Le poète se plaignait des bouleversements alors réalisés par Haussmann dans la capitale. Le cofondateur et directeur scientifique de la chaire Entrepreneuriat, Territoire, Innovation (ETI) appelle de ses voeux une métamorphose rapide, aidé maintenant par le choeur de tous ceux qui se sont rendu compte qu’ils étaient mortels avec la pandémie de Covid-19. Le 15 juillet 2020, son concept de ville du quart d’heure a été adopté, par le C40 Cities Climate Leadership Group – le réseau mondial des grandes villes et mégalopoles engagées pour le climat qu’Anne Hidalgo a présidé de 2016 à 2019 – comme « clé de  voûte pour la relance postpandémie », explique le chercheur en visio derrière son écran. Au programme, chrono-urbanisme, chronotopie et topophilie… pour une ville polycentrique et moins gouvernée par la voiture.

Dans son livre blanc, le C40 définit ainsi son nouvel agenda pour « Une relance verte et juste » : « Nous mettons en œuvre des politiques d’urbanisme visant à promouvoir la “ville du quart d’heure” (ou “quartiers complets”) en tant que cadre pour la relance, dans lequel tous les habitants de la ville sont en mesure de satisfaire la plupart de leurs besoins à une courte distance à pied ou à vélo de leur domicile. La présence d’équipements de proximité, tels que de centres de soin, des écoles, des parcs, des points de restauration, des commerces de première nécessité et des bureaux, ainsi que la numérisation de certains services, permettront cette transition. Pour y parvenir dans nos villes, nous devons créer un environnement réglementaire qui encourage un zonage inclusif, un développement à usage mixte et des bâtiments et des espaces flexibles ». Cette profession de foi, l’entrée en matière du chapitre « Santé et bien-être », était improbable il y a peu.

© Mathieu Delmestre

La crise sanitaire, accélérateur du changement

Quand, en 2016, Carlos Moreno spécialiste des villes numériques durable et professeur associé à l’Institut d’administration des entreprises de Paris (Sorbonne business school) publie un article dans La Tribune intitulé « La ville du quart d’heure : pour un nouveau chrono-urbanisme », peu de lecteurs croient à ses propositions, où pire. « À cette époque, tout le monde m’est tombé dessus », se souvient le chercheur. Mais l’idée finit par séduire d’autant que la crise sanitaire a donné à ce concept d’hyper-proximité une réalité inattendue.

Alors qu’avec la crise sanitaire la plupart des activités se sont recentrées autour du logement, l’organisation d’une ville du quart d’heure est devenue immédiatement perceptible. Le télétravail, qui paraissait une utopie – pour le pire ou le meilleur – ou une hérésie est devenue une norme. En moins d’un an et partout dans le monde, les pistes cyclables se sont multipliées, nombres de places de parking se sont transformées en terrasse de café et de restaurant. Si ces transformations urbaines ne sont pas encore pérennisées, les voix qui réclament un retour à la situation précédente restent minoritaires. Les tensions provoquées par les nuisances sonores ou visuelles dues à la multiplication des terrasses peuvent, par exemple, nécessiter la mise en place de nouvelles règles et l’apprentissage d’un autre usage de la rue en commun.

Elles peuvent aussi inviter à l’innovation de la part des fabricants de mobilier urbain : à quand des auvents mobiles acoustiques qui assourdiraient les bruits des conversations tout en protégeant de la pluie et du soleil ? Des questions se posent toujours : comment limiter les transits sans créer des zones d’entre-soi ? Comment accueillir les non-résidents ? Tous ces Franciliens, concernant Paris, qui viennent travailler pour la journée ? La multiplication des contraintes ne suffira pas à produire des changements acceptés par tous, il faut aussi produire des solutions à la fois politiques et ergonomiques pour faciliter l’acceptation des transformations.

Changer les modes de vie plutôt que la ville : le chrono-urbanisme

Reste que la conscience du bouleversement climatique et, surtout, la nécessité de faire évoluer nos modes de vie paraît acquise. Spécialiste de l’étude des systèmes complexes et dans le développement des processus d’innovation, Carlos Moreno a commencé à travailler sur la ville numérique durable (les prémices de la smart-city), avant de délaisser les expérimentations qui n’étaient jamais déployées à l’échelle pour proposer un cadre à la fois synthétique et ouvert aux édiles des villes pour mener une nouvelle politique urbaine. L’idée principale ? « Non pas changer la ville, mais changer nos modes de vies dans la ville », explique-t-il. Comment ?

En s’interrogeant d’abord « sur ce que la ville propose aux habitants pour l’usage de leurs temps de vie, en faisant son ontologie ». À la question qu’est-ce qu’une ville ? Le chercheur répond par six fonctions sociales urbaines indispensables : pouvoir se loger, produire, se soigner, s’approvisionner, apprendre et s’épanouir. Et propose, pour les réunir, d’arrêter de fragmenter les espaces par fonction pour développer une ville polycentrique, rhizomique grâce au chrono-urbanisme. Soit promouvoir une nouvelle temporalité urbaine, mise en place en fonction des besoins des habitants.

The 15 minute Paris © Micael

Réduire les déplacements contraints, donner du temps

À rebours d’un Le Corbusier qui écrivait, en 1924, dans Urbanisme que « la ville qui dispose de la vitesse dispose du succès », Carlos Moreno s’emploie à la fois à réduire la vitesse et les distances. « Avant, les activités essentielles étaient éloignées des habitants car on avait les voitures, les transports. La formules au coeur de nos vies était : aller plus vite, aller plus loin, » détaille le chercheur. Le tout conduisant à une organisation urbaine selon les préceptes de la Charte d’Athènes, écrite quelques années après en 1931, qui découpe l’espace en zones de travail, d’administration, de commerce, de logement… puisque les transports, toujours plus efficaces et rapides, devaient permettre de relier l’ensemble avec fluidité et efficacité. Un modèle qui a fait son temps.

Après le secteur résidentiel et tertiaire (du fait du chauffage et maintenant de la clim et de la mauvaise isolation), c’est le transport qui est le principal contributeur au réchauffement climatique. Le limiter apparaît comme une évidence à Carlos Moreno lors de la COP21 et sa participation en marge du sommet des États, à la réunion de 700 maires des grandes villes du monde le 4 décembre 2015. Leur objectif est en effet ambitieux : réduire de 80 % les émissions de carbone d’ici 2050. Il faut agir vite. Pour lui, la réduction du trafic, déjà en cours dans nombre de grande ville malgré les résistances doit s’accélérer. Mais au-delà des contraintes, il faut aussi proposer un objectif enviable. « Beaucoup de ces déplacements ne sont pas utiles, la plupart sont contraints. Mon idée de départ était donc celle d’une mobilité choisie : la démobilité », raconte le chercheur qui fait alors le pari de la proximité et du temps choisi et déploie l’idée de la ville du quart d’heure et ses services d’hyper-proximité.

Depuis 2020, à Milan le conseil municipal s’engage ainsi à garantir la proximité de tous les services essentiels, encourager le télétravail et ouvrir 35 kilomètres supplémentaires de pistes cyclables quant Portland, qui poursuit son plan de 2012 à horizon 2030 pour garantir à 90 % de sa population l’accès à tous ses besoins – hors travail –, a déjà transformé 150 kilomètres de ses rues en « rues vertes » avec des nouveaux logements accueillant des commerces et services au rez-de-chaussée et apportant calme et ombre aux citoyens.

À Paris, la mairie veut « ajouter des bureaux et des centres de coworking et encourage le travail à distance, afin que les gens puissent travailler en toute sécurité plus près de chez eux ou chez eux. Il est également essentiel d’étendre l’utilisation des équipements existants : utiliser les bibliothèques et les stades en dehors des heures normales, utiliser les boîtes de nuit comme salles de sport pendant la journée ou faire des écoles des parcs et des espaces de jeu pendant le week-end. L’écologisation fait partie de l’initiative : ajouter des espaces verts aux espaces publics existants, créer de nouveaux parcs et forêts urbaines et établir de nouveaux jardins pour l’agriculture urbaine. La limitation des voitures, par exemple, à proximité des écoles au moment de leur ouverture et de leur fermeture, rendra les déplacements à pied et à vélo plus sûrs. La ville encouragera également les entreprises locales, les espaces et les lieux de partage et d’échange afin de favoriser l’essor des entreprises locales existantes. »

Grand Paris vert © Micael

Mobiliser l’existant 24h/24 : la chronotopie

Dans la capitale française, l’ouverture le week-end d’une dizaine de cours d’écoles et de collège à la population locale, mise en place en janvier 2021 a déjà été élargie à 36 établissements supplémentaires en mai. Une illustration du concept de chronotopie qui doit désormais lier chaque lieu (topos) public à un temps (chronos) d’usage et non plus à une unique fonction. Selon les jours et les heures, ou même les saisons, sa destination évolue : d’établissement d’enseignement le jour et la semaine, il devient espace commun le week-end et pendant les vacances, pour accueillir diverses activités. Dans une ville toujours plus dense, « il faut concentrer les activités. En utilisant l’existant, en le mobilisant suivant le temps », répète Carlos Moreno qui explique avoir délaissé « la mise en place de petits tests avec des démonstrateurs pour la smart-city qui ne passaient jamais à l’échelle pour une approche paradigmatique qui réclame de comprendre les ressorts des changements indispensables à mettre en oeuvre. À ce titre, la réforme territoriale qui octroie plus de pouvoir aux maires des quartiers permet de mieux répondre aux besoins des citoyens et d’engager la concertation. » Le professeur prône une révision des Plan local d’urbanisme (PLU) de la ville, en fonction de cette thématique, et d’une flexibilité plus grande de la ville à considérer comme un organisme vivant. L’urbanisme transitoire permet ainsi d’occuper un lieu de friche le temps d’expérimenter ou de lui trouver une nouvelle destination.

Topophilie et verdure

« Nous avons besoin de villes apaisées et non de tourbillons, soutient Carlos Moreno. Les villes sont en première ligne pour accroitre ou non notre capacité de survivre au réchauffement climatique. » Pour cela, augmenter l’utilisation des bâtiments ne suffit pas. Encore faut-il que les habitants se sentent bien dans une ville plus compacte, toujours plus dense. C’est ici qu’entre en jeu la topophilie, ou l’attachement au lieu. L’exode, pendant les confinements, des populations les mieux loties vers les campagnes ou les villes moyennes a révélé – s’il en était besoin – l’importance d’un accès aux espaces verts et à des lieux plus réconfortants. « Les études montre qu’une ville dense qui a su intégrer le végétal dans son aménagement limite les “déplacements échappatoires”, souligne le scientifique. La nature, l’eau, la biodiversité doivent être mieux pris en compte. » De plus, l’appropriation des lieux, l’implication des usagers dans la fabrication et la vie de leur environnement permet une durabilité plus grande de ceux-ci. On fait plus attention à ce qu’on aime. La ville du quart d’heure est aussi une ville qui soigne les relations.

Rédigé par 
Soizic Briand

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17/4/2026
Creative Call « Unica-Menta / Back to the 80’s » : les candidatures sont ouvertes !

Pour célébrer les 40 ans de son produit Unica, la marque de fitness Technogym s’associe au magazine Intramuros et lance « UNICA-MENTE | Back to the 80s », un Creative Call invitant designers et architectes à imaginer des espaces de bien-être immersifs, entre héritage des années 80 et visions contemporaines. Les inscriptions sont ouvertes jusqu’au 29 mai.

Pensé comme une expérience globale, le wellness dépasse aujourd’hui le simple fitness pour intégrer repos, santé mentale, nutrition et lien social. Le concours « UNICA-MENTE | Back to the 80s » propose ainsi de concevoir un espace de bien-être hôtelier où l’architecture devient un catalyseur de sensations. Inspirés par les années 80 et l’univers d’Unica, les projets devront traduire une approche sensorielle du design, à travers la lumière, les matériaux, le végétal, le son et l’atmosphère. Au total, cinq axes devront structurer les propositions : le mouvement, la récupération, le bien-être mental, le social et de manière optionnelle, la nutrition.

Un Creative Call en plusieurs étapes clés

Après le lancement officiel des candidatures à la mi-avril, les projets sont attendus au plus tard le 29 mai. Ces derniers seront ensuite soumis à un jury de professionnels du secteur - dont les noms seront dévoilés prochainement -, qui désigneront les lauréats le 5 juin. La remise des prix est ensuite attendue le 18 ou 19 juin prochain. Tous les projets seront évalués sur leur créativité, leur faisabilité, leur qualité de présentation et leur impact global.

Récompenses et visibilité

Le ou la lauréat(e) bénéficiera d’une mise en avant dans le magazine Intramuros et recevra des produits Technogym. Les dix meilleurs projets seront également exposés à Paris. Les trois premiers lauréats remporteront également un séjour de trois jours au Technogym Village, en Italie, avec une immersion au cœur des équipes design.

Modalités de participation  

Pour participer au Creative Call,, les candidats devront envoyer une présentation de 5 à 10 pages (format A3) de leur projet/concept accompagné d’une affiche d’exposition (format A1). Les projets seront à déposer via une plateforme dédiée.

Retrouvez toutes les informations et modalités du creative call ICI.

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17/4/2026
GUBI inaugure une GUBI House à Paris

Après deux premières ouvertures à Copenhague et Londres, GUBI vient d’inaugurer sa GUBI House parisienne, dans un appartement typique de la capitale. Un espace pensé comme un véritable lieu de vie, au sein duquel les produits s’inscrivent parfaitement dans leur environnement et offrent une expérience qui va au-delà d’un simple showroom.

C’est en plein coeur du 8e arrondissement, à quelques pas du Parc Monceau, dans un appartement de plus de 300m2, que la troisième Gubi House a choisit de prendre place avec  l’objectif principal de renforcer sa présence en Europe. Un espace unique, à l’image de la ville et de son héritage culturel, dont Marie-Kristine Schmidt, CEO de la marque, a accepté de nous partager la vision plus en détails.

Pourriez-vous nous en dire plus sur l’ADN des GUBI Houses ?

Les GUBI House sont nées d’un désir de dépasser la simple présentation pour aller vers l’expérience. Plutôt que de montrer des objets de manière isolée, nous créons des environnements où le design se comprend en relation avec la vie. Chaque House est façonnée par son contexte, mais toutes partagent la même intention : refléter la manière dont la collection s’inscrit dans le quotidien. Il s’agit surtout d’un dialogue entre les pièces, les époques et les personnes. Dans ce sens, la “House” est moins un format qu’un état d’esprit. Elle nous permet de présenter le design comme quelque chose avec lequel on vit, et non simplement quelque chose que l’on regarde.

GUBI House Paris © GUBI

Il s’agit de la première ouverture en France. Pourquoi était-il important pour la marque de s’implanter à Paris ?

Paris occupe une place unique dans le paysage mondial du design. Ce n’est pas seulement une ville influente, c’est aussi un lieu profondément interconnecté. Architecture, mode, art et design d’intérieur se nourrissent constamment les uns des autres pour créer un rythme culturel historique et contemporain. S’installer durablement à Paris nous permet de participer plus directement à ce dialogue entre passé et présent.

GUBI House Paris © GUBI

Qu’est-ce qui rend la GUBI House parisienne unique ?

Ce qui distingue GUBI House Paris, c’est l’intimité du lieu. Il s’agit d’un véritable appartement, doté d’une identité forte avec moulures, cheminées et détails architecturaux. Nous n’avons pas imposé un concept à l’espace ; nous avons travaillé avec ce qui existait déjà et le résultat s’intègre naturellement dans le contexte de la ville. La collection n’est pas mise en scène, elle est inscrite dans un mode de vie très spécifique à Paris et la manière dont les pièces s’enchaînent offre une expérience plus émotionnelle et sensorielle, ce qui donne moins l’impression de visiter un showroom mais plutôt d’entrer dans un intérieur privé.

GUBI House Paris © GUBI

Quelles sont vos ambitions à long terme pour cet espace ?

Nous envisageons GUBI House Paris comme une plateforme évolutive plutôt qu’un espace figé. Elle se transformera continuellement à travers de nouvelles installations, des lancements de produits et des collaborations, afin que chaque visite offre une perspective différente. En parallèle, nous souhaitons en faire un lieu d’échange dans lequel nous organiserons des dîners et des rencontres réunissant designers, architectes et créatifs de différentes disciplines. À terme, notre ambition est que la House devienne une composante du tissu culturel de la ville où l’on partage des idées, et pas seulement des objets.

GUBI House Paris © GUBI

Au-delà de cette ouverture importante, y a-t-il d’autres projets en développement, de nouveaux lancements, des projets spéciaux ou des collaborations à venir

GUBI est une marque en constante évolution, dans ses collections mais également dans la manière dont celles-ci sont présentées. Aux côtés de nouvelles créations et de rééditions d’archives, les collaborations restent essentielles pour élargir notre perspective. Un exemple récent est notre partenariat avec Bonacina 1889, avec qui nous avons réédité le fauteuil lounge P3 et la chaise longue P3S de Tito Agnoli. Cette collaboration associe plus d’un siècle de savoir-faire italien du rotin à la vision contemporaine de GUBI, reflétant notre attachement commun à l’intégrité des matériaux et à un design durable.

GUBI House Paris © GUBI

D’autres GUBI Houses sont-elles en préparation ?

Notre approche à travers ces GUBI Houses est de croître avec discernement. Chaque lieu repose sur la même idée, mais se façonne en fonction de son contexte. Ensemble, ces espaces constituent un réseau de lieux qui interprètent les collections à travers différents prismes culturels. À l’avenir, nous continuerons d’explorer de nouvelles implantations là où l’alignement est fort, avec la même intention : créer des espaces authentiques, singuliers et profondément ancrés dans leur environnement.

GUBI House Paris © GUBI
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14/4/2026
5VIE Design Week : une édition sous le signe de l’émotion

Du 20 au 26 avril, à l’occasion de la Design Week de Milan, le quartier 5VIE reprend vie pour une 13e édition avec comme thème « QoT, Qualia of Things », qui replace l’humain et les émotions au centre de tout. Explications avec Ernesta Del Cogliano, cofondatrice de l’événement.

Comment est né le projet 5VIE ?

Le projet est né il y a 13 ans. À l’origine, il y avait cette envie de requalifier le centre historique de Milan, qui était quelque peu délaissé pendant la Design Week, comme c’est souvent le cas dans de nombreux centres historiques. Nous avons interrogé tous les secteurs de la création : la mode, l’art, la gastronomie… mais l’art et le design ont très vite pris le dessus. Et le nom 5VIE est assez anecdotique : il provient tout simplement d’une plaque située au croisement de plusieurs rues. Ce n’était pas référencé par Google au départ ; la popularité du quartier est venue ensuite, grâce à notre travail au fur et à mesure des années.

Le thème choisi pour cette édition est « QoT, Qualia of Things ». Que signifie-t-il ?

Qualia, en italien, fait référence à chaque expérience personnelle que nous vivons, percevons et ressentons face à quelque chose. C’est très subjectif et profondément individuel. Il nous semblait important de remettre l’individu et l’être humain au centre, davantage que l’intelligence artificielle, dont on parle beaucoup en ce moment. Nous avons voulu nous concentrer avant tout sur les sensations et les émotions. Avec l’autre cofondateur, Emmanuel Tessarolo, nous avons assisté à de nombreuses conférences et lu beaucoup d’ouvrages sur le sujet.

Diriez-vous qu’il existe une forme d’opposition entre l’humain, les émotions, et le numérique ou l’IA ?

Ce n’est pas vraiment une opposition, mais plutôt une mise en perspective. Nous pensons que la perception, la pensée et la sensibilité humaines sont plus essentielles que l’Internet des objets et le numérique, d’une certaine manière. Nous souhaitons simplement remettre l’humain et les émotions au centre, tandis que la technologie doit rester un support, un outil, sans jamais remplacer l’humain. C’est une vision assez holistique.

Quelques mots sur les participants de cette 13e édition ?

Plus de 90 artistes et designers sont attendus tandis qu’en parallèle, nous exposerons les productions 5VIE qui rassemblent des pièces spécialement conçues pour l’événement. C’est important pour nous de montrer que 5VIE n’est pas seulement un lieu d’exposition ou un district, mais aussi un producteur engagé auprès des designers. Parmi eux Tadeas Podracky, Marco Guazzini, Danny Candotto, Elisabeth Lewis ou encore Noe Kuremoto. Et chaque année, plusieurs créateurs proches du projet nous rejoignent, comme Richard Yasmine, venu du Liban, à qui nous offrons un espace et un soutien pour exposer son travail. Nous présentons également un projet important avec le studio mo man tai, déjà présent l’an dernier à Cesare Correnti. Nous leur avons demandé de concevoir l’entrée des Cavallerizze qui est un long corridor au caractère brutaliste, en imaginant une installation spécifique au lieu.

Où se déroulera l’événement ?

Trois lieux principaux accueilleront la programmation : l’appartement du 14 Corso Magenta, qui présentera entre 20 et 25 designers ; les Cavallerizze, au Musée national des sciences et des technologies au 4 Via Olona, un espace de 1 600 m² qui accueillera une vingtaine d’installations et enfin le SIAM, au 18 Via Santa Marta, siège de 5VIE. Au-delà de ces lieux, l’ensemble du quartier 5VIE sera investi par des expositions.

Comment se déroule la sélection ?

De nombreux participants viennent directement à nous, car ils se reconnaissent dans notre identité et notre ADN. Pour les productions, je travaille sur le long terme : je découvre des designers tout au long de l’année, et je leur propose ensuite de participer. Parfois, ce sont eux qui viennent à moi. C’est avant tout une question de sensibilité. Nous avons également l’aide de curatrices comme c’est le cas avec Maria Cristina Didero et Anna Karnik, avec qui nous collaborons depuis longtemps, connaissent parfaitement notre vision et sont ainsi en mesure de proposer de nouveaux designers chaque année.

Quelles sont vos attentes pour cette édition ?

Je veux que les gens prennent du plaisir. Il y a actuellement beaucoup de tragédies dans le monde, et cette édition est là pour apaiser, faire du bien. Nous ne prétendons pas répondre à ces enjeux, mais juste offrir un moment de joie. L’objectif n’est pas de montrer des objets destinés à la vente, mais plutôt de proposer des visions, des suggestions, avec cette volonté principale de susciter de l’émotion. Le message que j’aimerais surtout faire passer est d’encourager chacun à penser de manière plus humaine et moins technologique, afin que les cœurs puissent se connecter.

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10/4/2026
Formafantasma ou le design analytique

Unanimement acclamé par l’industrie et les musées, ce duo nous invite depuis ses débuts à poser au design les questions qui fâchent, tout en y apportant des réponses élaborées sans gâcher le plaisir des yeux.

On ne présente plus ce duo transalpin formé par Andrea Trimarchi et Simone Farresin, deux diplômés de la Design Academy d’Eindhoven qui, plus que jamais, ont su appliquer à leur travail l’approche expérimentale de la célèbre académie. Dès ses débuts, en 2009, le studio s’est en effet inscrit dans une démarche à part, poursuivant parallèlement la création de produits pour les éditeurs et la recherche avant-gardiste plus personnelle, l’une nourrissant l’autre et vice versa. D’où l’intérêt particulier que suscite leur travail partout dans le monde, entraînant les collaborations les plus variées, de l’édition de produit à la scénographie, en passant par le conseil pour des marques et les expositions. Tout le monde veut la caution Formafantasma, mélange parfait entre esprit analytique et désirabilité esthétique.

Collection SuperWire, Flos © Robert Rieger


Premières collaborations

Toujours l’oeil affûté, la galeriste Libby Sellers les déniche pour les mettre à l’honneur à Londres, exposant leur projet Moulding Tradition, où des céramiques siciliennes et notamment les traditionnelles têtes de Maures étaient remises en question dans leur rapport à l’identité locale. C’était en 2010. Depuis, Fendi a suivi, avec le cuir cette fois, ou encore la chicissime cristallerie viennoise J. & L. Lobmeyr, qui réalise leur projet Still pour l’art de la table, un système à charbon pour filtrer l’eau du robinet. Flos, Bitossi, Artek et bien d’autres emboîteront le pas, pendant que des projets plus expérimentaux pousseront le duo à creuser une approche réfléchie et novatrice qui mêle recherches approfondies, exploration de matériaux et engagement sur des questions environnementales et sociales. C’est tout un questionnement plus large sur la culture, la consommation et la durabilité qui s’engage avec Formafantasma, dans lequel le produit devient une forme de narration visuelle et analytique, sans oublier son ancrage dans les problématiques de son temps.

Exposition "La Casa Dentro", Fondazione ICA Milano, 2024 © Andrea Rossetti

L’importance des matériaux

Ainsi, en 2010, leur série Autarchy s’intéresse aux matériaux durables et à l’autosuffisance en matière de production. Dans ce projet, Formafantasma explorait l’utilisation de matériaux naturels locaux et renouvelables en se concentrant particulièrement sur la terre cuite et les processus artisanaux liés à cette matière. Plus tard, en 2017, à la NGV Triennial de Melbourne, puis en 2018 à la Triennale de Milan, ce sera au tour d’Ore Streams d’illustrer leur intérêt pour les matériaux issus du recyclage et de l’économie circulaire. En collaboration avec des experts en chimie, Formafantasma y étudiait les métaux extraits des déchets électroniques pour créer plusieurs objets, tout en soulevant des questions sur l’exploitation minière et les processus de fabrication de l’électronique. En réutilisant ces matériaux comme source de création, le duo continuait là son parcours, cherchant à sensibiliser le public aux impacts environnementaux des industries modernes. Mais le champ d’investigation du duo ne connaît pas de limites, comme le prouvait encore l’année dernière l’ensemble de meubles baptisé La Casa Dentro, produit par les galeristes romains de Giustini Stagetti et exposé à la Fondazione ICA de Milan. Ici, c’est tout le cliché de la domesticité genrée qui se retrouvait décortiqué et pris à contrepied, jouant le contraste entre l’esthétique tubulaire du modernisme et les fioritures sans équivoque d’une fleur peinte ou d’une broderie cousue main. L’occasion pour Formafantasma de mettre à mal la virilité sobre et rigoureuse vantée à l’époque par certains comme Adolf Loos, en opposition à l’ornement « criminel » des courants vus précédemment dans l’histoire des arts décoratifs. Un énième travers du design qui ne pouvait pas échapper à la loupe de Formafantasma. Quel sera le prochain ?

Exposition "La Casa Dentro", Fondazione ICA Milano, 2024 © Andrea Rossetti

Dernières actualités

En juin 2025, le duo avait passé un nouveau cap avec une première exposition américaine à New York à la galerie Friedman Benda. Intitulée Formation, cette dernière présentait un ensemble de 11 pièces en bois, où la planche est utilisée en tant que forme primaire pour se déployer à travers des produits allant du sofa à la chaise en passant par la table ou encore des lampes. Un projet remarqué, qui a de nouveau été mis à l’honneur en mars 2026 à l’occasion du salon TEFAF à Maastricht, pour un rendu tout en équilibre, à l’image du duo.

Collection Formation, Tefaf Maastricht, Courtesy of Friedman Benda and Formafantasma ©JeroenvandeGruiter
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