Nathalie Crinière : « Un vêtement, c’est une petite architecture qui vient habiter et habiller l’espace »
Warren du Preez et Nick Thornton Jones pour Iris van Herpen - Robe Cosmica, en collaboration avec Kim Keever (impression)

Nathalie Crinière : « Un vêtement, c’est une petite architecture qui vient habiter et habiller l’espace »

Nathalie Crinière, scénographe de l’exposition «Sculpting the senses», visible au Musée des Arts Décoratifs de Paris du 29 novembre 2023 au 28 avril 2024, revient sur son choix d’une mise en scène sobre. Un travail d’un an et demi qui permet d’admirer les œuvres oniriques et surnaturelles d’Iris van Herpen.

Au travers d’une centaine de robes, le visiteur est invité à découvrir l’univers d’Iris Van Herpen où s’entremêlent technologie et nature. Depuis la fondation de sa marque éponyme en 2007, la styliste de 39 ans propose une réinterprétation totale des codes de la mode. Un monde surprenant mis en scène par Nathalie Crinière, créatrice sans frontière; à l’origine de l’exposition Schiaparelli qui s’était également tenue au MAD en 2022, ainsi que du musée de la boutique Dior, avenue Montaigne. Entretien avec cette scénographe à l'œil rieur.

La complexité esthétique des œuvres d’Iris van Herpen a-t-elle été plus difficile à scénographier que d’autres maisons de couture ?

Celle-ci ne l’était pas plus. Elles sont toutes complexes. La contrainte principale était la présence de grandes robes et d’immenses œuvres. Il fallait avoir l’espace nécessaire, mais également penser au recul pour les contempler. Au musée des Arts décoratifs, nous sommes très dépendants de l’architecture et c’est assez délicat car il y a 12 travées et un escalier. Nous avons en revanche pris le parti de laisser occasionnellement le béton et les parpaings apparents pour jouer avec l’intérieur brut du musée. Donc c’est tout un jeu de discussions et de fabrications sur mesure qui s’opère pour utiliser l’espace à sa juste valeur.

L'une des robes visuellement très prégnantes d'Iris van Herpen ©Iris van Herpen

Pourquoi avez-vous dessiné un espace avec tant de sobriété ?

Notre scénographie simple et discrète, est faite de noir et de blanc, sans effets de matières, car les robes d’Iris Van Herpen ne sont pas très colorées, mais ont une présence très forte. Pour soutenir les tenues, c’est un dispositif tout en courbe, en écho aux formes organiques des créations, qui prend place au ras du sol. Je voulais qu’on puisse regarder les robes dans les yeux.

D’autant que la plupart ne se trouvent pas dans des vitrines…

Oui, la créatrice nous a autorisés à exposer les trois-quarts de sa collection sans protection. C’est une chance car on ne regarde pas une robe en direct comme on la regarde à travers du verre. Pour les protéger, nous avons simplement conçu une rivière de miroir au sol qui évoque la limite à ne pas franchir et permet aux visiteurs de voir les créations autrement. 

Avec leurs formes organiques, les robes sont largement inspirées de la nature ©Iris van Herpen

Était-ce votre choix d’enrichir le parcours d’un panel hétéroclite d'œuvres ?

L’enjeu central posé dès le début par la commissaire d’exposition, Chloé Pitiot, était de mettre les robes d’Iris Van Herpen en parallèle d'œuvres qui contextualisent son travail inspiré de l’Art et de la nature. Pour mieux comprendre son univers, nous sommes allés dans son atelier, à Amsterdam, où nous avons vu les éléments de près ainsi que ses nombreuses recherches. De là, nous avons conçu une scénographie qui ne s’inspire pas d’une collection ou d’une tenue, mais de son travail global.

Y a-t-il eu un désir de rendre la technologie prégnante en raison de la place centrale qu’elle occupe dans le travail de la créatrice ?

Nous n’avons pas directement mis en avant la technologie présente au cœur de son processus de création. Bien qu’il y ait des impressions 3D, il y a aussi beaucoup de bouts de ficelle et du papier qui jouent parfois sur la multiplication d’images ou la profondeur. C’est donc très intéressant, car il y a dans l’exposition une impression de technologie qui est parfois très low-tech [mouvement technocritique en opposition au high-tech].

Une conception pour laquelle la créatrice s'est appuyée surl'impression 3D ©Iris van Herpen

Dans ses défilés, Iris Van Herpen prône une certaine sobriété contrairement à d'autres maisons. Êtes-vous allé à l’encontre des mises en scène habituelles de votre agence ?

Nous n’avons pas d’habitudes scénographiques. Nous sommes à l’écoute des créateurs et des maisons pour comprendre ce qu’ils veulent transmettre. Dans ce projet, la mise en scène est très simple et très sobre à l’inverse d’autres maisons de couture, mais nous n’aurions jamais fait ça pour Dior ou Schiaparelli. Nous essayons de comprendre les personnes pour nous adapter aux contenus et faire quelque chose d’unique ! La sobriété n’était pas une demande de la créatrice mais ça s’est imposé de par la complexité de ses robes et sa personnalité. Lorsque vous écoutez les gens, ça vous fait déjà un petit peu d’espace en trois dimensions. Dans votre profession, vous concevez des espaces tandis qu’Iris Van Herpen crée des robes très architecturales.

Finalement, vos professions sont assez similaires ?

Dior voulait être architecte... donc oui, il y a des liens. Selon moi, le point le plus probant, c’est l’espace en trois dimensions. Un vêtement, c’est une petite architecture qui vient habiter et habiller l’espace. C’est ce que fait Iris Van Herpen avec les volumes qu’elle dessine. Pour nous, en tant qu’architecte d’intérieur, c’est la même chose sauf que la mode se met sur des corps et que nous nous inscrivons dans des espaces existants.

La créatrice joue avec les volumes pour changer les perceptions ©Iris van Herpen
Rédigé par 
Tom Dufreix

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26/3/2026
Malmaison Riviera, l’éclat solaire de Christofle

Avec Malmaison Riviera, Christofle insuffle un vent d’été à sa collection emblématique Malmaison. Entre héritage et inspiration méditerranéenne, cette nouvelle ligne de porcelaine célèbre un art de vivre à la fois chic et décontracté, où la table devient le théâtre d’un éternel été.

Christofle poursuit l’exploration de son patrimoine en proposant une variation inédite de sa ligne iconique Malmaison. Pensée comme une parenthèse ensoleillée, cette nouvelle collection traduit l’envie de faire dialoguer les codes historiques de la maison avec une esthétique plus libre, inspirée par les paysages et les usages de la Méditerranée. Avec Malmaison Riviera, la table devient ainsi un espace d’expression, entre tradition, modernité, formalisme et spontanéité.

Lumière méditerranéenne

Dévoilée comme une déclinaison estivale des collections Malmaison et Malmaison Impériale, la ligne s’inscrit dans une continuité stylistique tout en opérant un déplacement sensible. Fidèle aux codes du style Empire - palmettes, symétries, motifs ornementaux - elle introduit pour la première fois la couleur, avec un jaune profond qui vient capter et diffuser la lumière. Depuis plus d’un siècle, Malmaison incarne un raffinement classique inspiré du château lié à Napoléon Bonaparte et l’Impératrice Joséphine. Avec Riviera, cet héritage se réinterprète dans un registre plus quotidien, à travers lequel les décors, tracés à main levée, déploient rosaces et rayons dans une composition vivante, où chaque pièce devient une variation autour d’un même motif solaire.

Collection Malmaison Riviera © Christofle

La table comme expérience estivale

Pensée comme une invitation au partage, la collection convoque un imaginaire sensoriel composé  de longues tablées, d’une lumière dorée et de la douceur du temps qui s’étire. Assiettes, bols, tasses ou plats de présentation composent ainsi un ensemble d’une quinzaine de pièces permettant de rythmer les usages, du petit-déjeuner au dîner. À cette porcelaine répond l’éclat de l’orfèvrerie, avec des accessoires en métal argenté pour dessiner un ensemble qui crée un dialogue entre matière et lumière, incarnant un art de vivre à la fois décontracté et résolument chic.

Collection Malmaison Riviera © Christofle
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24/3/2026
À TEFAF Maastricht, Formafantasma planchait sur un ensemble moderne

Avec Formation, le studio Formafantasma présentait à TEFAF Maastricht une collection contemporaine imaginée autour de la planche. Une approche en lien avec un certain goût pour le moderniste et la sobriété.

Qualifiant eux-mêmes leur esthétique de « restreinte », Andrea Trimarchi et Simone Farresin, fondateurs de Formafantasma, présentaient Formation à TEFAF Maastricht. Conçue pour la galerie Friedman Benda, la collection s’inscrit dans la continuité de leurs recherches sur les archétypes du mobilier et l’évolution de notre rapport aux objets domestiques. Cette fois-ci, le studio s’est attaché à la planche comme forme primaire, presque indissociable du mobilier lui-même. Plutôt que de la transformer, les designers ont choisi de l’utiliser telle quelle pour devenir table, assise ou rangement, sans jamais perdre son identité initiale. Ce parti pris donne lieu à un jeu géométrique rigoureux, enrichi par l’introduction d’aluminium brossé et de panneaux LED. Ces derniers, par leurs proportions, évoquent les écrans contemporains, inscrivant le projet dans son époque malgré une logique d’assemblage très classique. Tout l’enjeu réside alors dans cet équilibre temporel. Une démarche nourrie par des figures comme Frank Lloyd Wright, pour sa capacité à conjuguer artisanat et technologie, ou George Nakashima, pour sa vision du bois comme matière vivante.

Avec Formation, Formafantasma revendique ainsi une sobriété expressive. La collection, réduite à une sophistication assez minimale (bien que rehaussée de touches plus contemporaines), propose un salon hors du temps, mais à cheval sur les époques.

Courtesy of Friedman Benda and Formafantasma ©JeroenvandeGruiter
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25/3/2026
Bêta, la collection intelligente de Vitra dédiée au bureau

Pour Workspace, Vitra dévoilait une collection de trois meubles dédiés au bureau et signés Konstantin Grcic et Stephan Hürlemann. Une vision adaptable et adaptée à la flexibilité des utilisateurs et aux différents types d’échanges.

Après avoir repris la distribution européenne de l’« Action Office », conçu par Robert Probst et George Nelson dans les années 1960, Vitra n’a cessé d’explorer l’univers du bureau. Du concept « Citizen Office », développé en 1990 par Andrea Branzi, Michele De Lucchi et Ettore Sottsass, au « Club Office », pensé pour encourager le retour des employés après la pandémie de COVID-19, la marque s’inscrit en phase avec les mutations sociétales. Scout, Reset et Dancing Wall 2 prolongent cette réflexion. Présenté lors de l’édition 2026 de Workspace, l’ensemble Bêta a été imaginé pour répondre aux besoins de flexibilité des utilisateurs. Avec en toile de fond un contexte incertain, tant sur le plan géopolitique que créatif avec l’essor de l’IA, « le monde actuel nous invite à adopter un état d’esprit bêta, fait d’itération et d’inventivité pour continuer d’avancer », explique Karin Gintz, directrice générale France de la marque. C’est dans cette optique que Konstantin Grcic et Stephan Hürlemann ont été invités à repenser les fondamentaux de notre espace de travail.

Dancing Wall 2 par Stephan Hürlemann, 2018/2026 ©Vitra

Un maximum de liberté et de flexibilité

Ici, les projets évoquent des univers de création, de travail et d’apprentissage continu. Aucun élément technique n’a donc était camouflé. Une logique constructive qui fait écho à la vocation des objets. Conçue par Konstantin Grcic, la gamme Scout - déclinée en trois versions de tailles différentes - se présente comme un système de travail mobile. Porté par une structure en tubes d’acier, le module se distingue par sa forme trapézoïdale lui permettant une multitude de configurations. Assortie d’une crémaillère non-électrique pour plus de légèreté et de liberté, la pièce offre à l’utilisateur la possibilité de régler le plateau en hauteur, mais également de l’incliner de sept degrés grâce à une poignée centrale et colorée marquant l’importance de l’approche manuelle. Une gamme de patères et de petits rangement tout comme des panneaux en PET recyclé ou en chanvre viennent enrichir Scout, et permettent à l’utilisateur de composer son espace de travail de manière intimiste ou au contraire plus ouvert. Une grande liberté que Vitra a souhaité porter au-delà du poste de travail et notamment dans les espaces intermédiaires grâce à Reset.

Scout par Konstantin Grcic, 2026 ©Vitra

Imaginé par Stephan Hürlemann, ce système investit les « zones mortes » que peuvent être les couloirs, les atriums et parfois les dessous d’escaliers. Autant de recoins généralement utilisés en lieux d’échanges informels. Conçu comme un jeu de construction, Reset se compose de modules carrés entièrement démontables, de 75 × 75 cm pour 23 cm de hauteur. Une dimension de dalle plus importante que celle présente ailleurs sur le marché, car imaginée pour permettre à l’utilisateur de s’asseoir tout en laissant un espace de circulation derrière lui. Une réflexion sur l’accessibilité et le confort (illustrée par la conception d’un coussin pliable) qui tient notamment à la pluralité des usages. Avec une configuration autoportante jusqu’à trois niveaux, ou cinq contre un mur, Reset se mue aussi bien en amphithéâtre qu’en lieu d’interaction aux multiples recoins. Réalisée en polypropylène expansé, la structure ultra-légère en forme de croix maintient de la structure en OSB (naturel, gris, noir ou en plaqué bouleau) grâce à des tiges filetées. Dotés d’angles arrondis, les modules ménagent des espaces libres entre les blocs pour permettre le passage des câbles, multipliant les usages. C’est dans cette même logique d’adaptabilité, que le Dancing Wall 2, également conçu par Stephan Hürlemann, prolonge le système de cloison mobile lancé en 2018 en en proposant une version allégée et plus durable. Enrichie de nouveaux usages - du support TV au mur d’affichage - elle est complétée par une « Dancing Station » polyvalente pouvant faire office de table basse, de console ou de point de service.

Trois nouveautés aux typologies bien différentes mais favorisant conjointement l’émergence d’espaces de travail plus libres et propices aux interactions spontanées.

Reset par Stephan Hürlemann, 2026 ©Vitra
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18/3/2026
La Redoute, histoire d’une icône populaire

Jusqu’au 5 juillet, le musée La Piscine, à Roubaix, consacre une grande rétrospective à l’histoire de La Redoute. Une exposition qui retrace près de deux siècles d’histoire d’une marque devenue emblématique de la culture domestique française.

C’est à Roubaix, là où tout a commencé, que l’exposition « La Redoute, un temps d’avance. Mode, design, publicité » a choisi de revenir sur l’ascension de la maison fondée en 1837 par Joseph Pollet. Sous le commissariat de Karine Lacquemant, conservatrice des Collections d’art appliqués à La Piscine, Sylvette Lepers, Directrice des Partenariats Créatifs de La Redoute et Sandrine Teinturier, responsable des Archives à la Fondation Azzedine Alaïa, cette retrospective inédite retrace l’histoire de la marque, allant de la première filature de laine peignée dans les années 1830 jusqu’aux dernières créations de modes et mobilier. Pensée comme un récit chronologique, l’exposition rassemble à la fois objets de design, pièces de mode, catalogues, photographies et archives publicitaires, qui témoignent tous de l’évolution de l’enseigne au fil des décennies.

In-situ exposition "La Redoute, un temps d'avance. Mode, design, publicité", Musée la Piscine, Roubaix © Alain Leprince

Roubaix, symbole de l’industrie textile

La première partie de l’exposition est consacrée à l’histoire de la création de l’entreprise et ses débuts. Installée à Roubaix, rue de la Redoute - qui donnera finalement son nom à l’entreprise -, la famille Pollet, alors propriétaire d’une filature de laine peignée, en fait rapidement sa spécialité. Très vite, la qualité de la laine roubaisienne se démarque et est vite mise en avant et reconnue au niveau européen, avant d’être finalement baptisée « capitale de la laine peignée » au début des années 1910. Quelques années plus tard, Penelope, le premier catalogue par correspondance dédié à la laine et au tricot à destination de la clientèle féminine, sera vendu. Le magazine, ancêtre du célèbre catalogue La Redoute, avait été pensé à l’époque afin de démocratiser l’accès à la mode par l’intermédiaire de la laine. Au sein de l’exposition, on trouve ainsi plusieurs archives de ces catalogues connus pour leurs motifs colorés, accompagnées de tricots, mailles et tricotions de l’époque, à l’effigie de la marque.

In-situ exposition "La Redoute, un temps d'avance. Mode, design, publicité", Musée la Piscine, Roubaix © Alain Leprince

Une culture du quotidien

Dans la seconde partie de l’exposition, on aborde d’abord les années 1960-1970, à l’ère des Trente Glorieuses où la consommation est mise en avant. On y retrouve différentes pièces de mobilier notamment, de la table et chaise en Formica en passant par le tabouret d’Henri Massonet. Cet espace s’étend également jusque dans les années 1980, période de l’âge de la publicité, pour y présenter de nombreuses campagnes publicitaires iconiques.

In-situ exposition "La Redoute, un temps d'avance. Mode, design, publicité", Musée la Piscine, Roubaix © Alain Leprince

Des collaborations d’exception

Au delà de sa connaissance en matière de textile, mobilier et campagnes de pubc, La Redoute s’est également distinguée par sa capacité à anticiper les évolutions de la création en faisant appel à des designers et à des créateurs de renom à de nombreuses reprises. Parmi eux, Karl Lagerfeld, Yves Saint Laurent, Jean-Paul Gaultier, Philippe Starck, Jean-Michel Wilmotte ou plus récemment Jacquemus ou Margaux Keller, qui ont tous pris part à l’histoire de la marque en imaginant des collections exclusives, qui sont toutes à (re)découvrir au sein de la dernière partie de l’exposition.

In-situ exposition "La Redoute, un temps d'avance. Mode, design, publicité", Musée la Piscine, Roubaix © Alain Leprince

L’exposition met ainsi en lumière une marque qui n’a cessé de réinventer les codes du commerce et de la création pour une plongée dans la mémoire collective, où design, mode et culture populaire s’entrelacent. Plus largement, cette rétrospective dessine une histoire sociale : celle de l’émancipation des femmes, de la transformation des intérieurs et de l’accès démocratisé à la consommation, qui ne demande qu’à écrire son prochain chapitre.

In-situ exposition "La Redoute, un temps d'avance. Mode, design, publicité", Musée la Piscine, Roubaix © Alain Leprince
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