À la Monnaie de Paris, le meuble est sens dessus dessous
Maison Pouenat, lampe à poser Abysse, design Valérie Serin-Lok. Laiton patiné, laiton brossé, acier laqué blanc. Larg. 24 x Prof. 20 x H 20 cm, 2022 © Sylvain Claire

À la Monnaie de Paris, le meuble est sens dessus dessous

Sous l’égide du collectif Haute facture de l’Ameublement français, le décorateur Vincent Darré invitait le public à pénétrer les rouages infimes de la création d’excellence. Dans le cadre de la Paris Design Week et dans le splendide écrin de la Monnaie de Paris, l’exposition « Psychanalyse d’un meuble à quatre pattes », quelque peu foldingue, valorisait les métiers rares de treize grandes manufactures.


« Psychanalyse d’un meuble à quatre pattes » s’appréhende comme un parcours labyrinthique, un brin surréaliste, à travers une enfilade de « chambres des merveilles ». Dans une mise en scène convoquant à la fois l’ambiance des natures mortes anciennes et l’art des avant-gardes, le scénographe explique les différentes étapes de fabrication d’un meuble ou d’un objet. « À travers ces cabinets de curiosités, je souhaite montrer comment s’articule la réalisation d’une pièce, du début jusqu’à la fin. »

Comme pour préparer le visiteur à un voyage dans un monde « au-delà du réel », cet amoureux des arts décoratifs imagine une première salle, tel un sas circulaire orné de rideaux des Ateliers Faure, sur lesquels sont projetés, entre autres, des vidéos d’artisanat d’art. S’ensuivent six chambres, toutes recouvertes de mousse colorée qui, dans une lumière tamisée, plongent le public au plus profond des savoir-faire. Dans celle, plus petite, consacrée à la manufacture Lit National, Vincent Darré a démembré un lit, faisant surgir de manière singulière ses composants ; le plafond est couvert de ouatine, le sol de laine de mouton et les parois latérales de ressorts et autres composants. Non loin, la partie dédiée « à l’orfèvre du bain » Volevatch propose une vision revisitée de sa douche dorée Jonas  dans un décor chic et plus sombre.

Maison Pouenat, lampe Ypomer, design François Champsaur, 2022. Finitions bronze moulé d’après une sculpture à la main, poncé et poli. Abat-jour plâtre. 65 x 35 x 65 cm © Sylvain Claire

À ce point de l’exposition, l’on pénètre successivement trois grands espaces aux tons vifs, conçus comme des cabinets de curiosités d’un autre temps. Les supports exposant ces mille et un artéfacts ont tous des pattes – clin d’œil au jeu de mots du titre -, artefacts pour la plupart accompagnés de loupes, afin de mesurer au plus près l’excellence de leur facture. Parmi des météorites et de singulières sphères, une splendide boule faite d’élytres de scarabées de chez Objet de Curiosité projette ses tonalités iridescentes, non loin de pièces en laque de l’Atelier Midavaine. Dans la chambre suivante, le visiteur est convié à l’intérieur d’un tableau surréaliste ou des avant-gardes. Une rampe au décor en fer forgé de chez Pouenat semble ignorer ce qui se trame de l’autre côté de la pièce… La carcasse d‘un fauteuil rouge bascule devant le plateau d’une table d’échec de chez Moissonnier, contribuant à créer une ambiance proche de celle des tableaux de Giorgio de Chirico. La double salle bleue met en lumière des objets de chez Duvivier Canapés, du créateur de luminaires en bronze d’art Charles Paris, de la manufacture d’Aubusson Robert Four et de la maison d’ébénisterie Taillardat. Hypnos, splendide secrétaire de cette dernière, prend une dimension nouvelle dans ce décorum ludique et intrigant. En son centre, présentant alternativement sa face solaire, puis lunaire, un vase boule en émaux de Longwy tourne sur lui-même. Cerise sur le gâteau, l’ultime espace tout de rouge vêtu révèle un lustre spectaculaire du bronzier d’art Maison Lucien Gaud près de meubles et d’objets de chez Philippe Hurel.  

Volevatch, bec de bain collection Kérylos, série limitée, numérotée inspirée de la Villa Kérylos à Beaulieu sur Mer, fruit de la collaboration entre le mécène Théodore Reinach et de l’architecte Emmanuel Pontremoli au début du XXe © Atelier Arnaud Sabatier
Barques de pêcheurs en Sierra Leone, Jacques Midavaine (1930-1994), 1989, parcours d’un artiste laqueur 170 x 120 x 3 cm © Atelier Midavaine

Avec ses jeux de perspective, de miroirs, d’échelles, cette exposition psychédélique à la fois facétieuse et sérieuse offre une nouvelle vision du meuble d’exception. Ses références-hommages aux grands artistes comme Jean Cocteau, Louise Bourgeois ou encore Jean Arp, résultant de l’imagination féconde de Vincent Darré, rendent le propos encore plus original. Et montrent également combien sont tenues les frontières entre art, métiers d’art et design. A noter : en décembre prochain, les créations faites spécialement pour l’occasion seront mises en vente aux enchères chez Piasa.

Objets de Curiosité, boule d’élytres de scarabée, carapaces d’insectes-bijoux de Thaïlande - Sternoceras Aequisignata-, support en laiton noirci, 28 cm de diamètre © Nicolas Dartiail
Maison Pouenat, départ de rampe sur-mesure. Décor en fer forgé peint et dorure à la feuille. Main courante en laiton poli © Sylvain Claire


Rédigé par 
Virginie Chuimer-Layen

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31/3/2026
Les perspectives tissées de Gaspard Fleury-Dugy à la galerie Chevalier Parsua

Le designer Gaspard Fleury-Dugy présente Continuum, une collection de tapis dont l’un d’eux est visible à la galerie Chevalier Parsua jusqu’au 18 avril. Un nouveau terrain d'exploration stylistique et colorimétrique pour le créateur connu initialement par ses objets en volume.

Pour changer de dimension, mieux vaut ne pas perdre le fil. Repéré pour ses vases tricotés en 2024 et sa série tournée vers l’univers du totem et de la colonne l’année suivante, Gaspard Fleury-Dugy a exposé à Milan comme à Eindhoven et Stockholm. Mais c’est à Paris, ville de résidence et d’expérimentation, qu’il dévoile Continuum, une première collection de tapis. Après des études à l’Ecole Dupperé puis à la Swedish School of textiles, cette nouvelle typologie aurait pu être un commencement, mais c’est finalement comme une déclinaison de ses précédents travaux qu’elle apparaît. Un choix surprenant qui n’a pourtant rien de décousu. « Il y a tout un cheminement logique entre mes dessins, mes maquettes, les différents objets présents dans l’exposition et les tapis. Effectivement, je viens d’un univers ou le motif à toujours eu une forme attirante. Mais ce qui m’intéresse, ce sont les sauts entre la 2D et la 3D ; entre les plats et les volumes » précise le créateur. C’est d’ailleurs cette idée qui l’a amené à nommer l’exposition, présentée à la galerie Chevalier Parsua jusqu’au 18 avril, Arrondir les angles.

Habiller l’espace

Spécialisée dans le textile mural pour la partie Chevalier, et les tapis avec l’éditeur Parsua, la galerie se dote de tentures au mur et au sol. Deux environnements entre lesquels un espace vide demeure. « Lorsque la collaboration avec la galerie a commencé, je tenais à dessiner les maquettes des tapis. Je suis arrivé avec plein de propositions que nous avons étalé partout par terre. Dans le même temps, je me suis rendu compte que les angles de cet espace blanc et rectiligne n’étaient pas habillés. Je me suis demandé comment y remédier. La réponse a été de retranscrire les perspectives du lieu sur les tapis. » Une approche très géométrique et abstraite de l’architecture qui a amené le designer à travailler de manière moins conventionnelle qu’à l'accoutumé. « Pour un designer textile, son fond de commerce, c’est plutôt de faire des motifs au raccord, c'est-à-dire qui se répètent à l’infini. Ici, la nouveauté pour moi était de créer une composition placée qui puisse se regarder de tous les côtés. C’est ce que l’on appelle un motif placé, unique » explicite le designer également curateur de l’exposition et à qui l’on doit la sélection d’art africain et les photographies de Georges Rousse, dont les anamorphoses dialoguent naturellement avec les tapis.

©Galerie Chevalier Parsua X Gaspard Fleury-Dugy exhibition_soft object

Une identité visuelle assez différente

Habituellement reconnaissable à ses fils polymères aux couleurs vives, parfois fluo, rappelant l’univers du sportswear, Gaspard Fleury-Dugy à cette fois-ci adopté des couleurs plus profondes et calmes. Une contrainte plus qu’un choix, imposée par la gamme Parsua. « Les tapis sont tissés en Iran avec des laines teintées par des colorants naturels. Il a donc fallu réfléchir autrement, et comme je n’étais pas très familier avec ces couleurs, j’ai joué sur les contrastes. » Un parti-pris dont se dégage une certaine vibration, également soutenue par la technique. « Si l’on prend l’exemple des vases, lorsque je les travaille sur ordinateur, un pixel correspond à une maille. Ici, la technique n’est pas la même. Un nœud correspond à une pointe de couleur et la méthode artisanale créée un léger crantage. On peut y voir une sorte de dialogue avec les projets précédents présentés jusqu’au 9 mai au Pavillon Vendôme de Clichy. » Plus qu’un nouvel objet, c’est surtout une déclinaison de son travail habituel, confié pour la première fois à d’autres mains, que le designer propose de découvrir. Un lien entre idée et geste solidement noué tout au long de l’année de travail pendant laquelle Continuum s’est tissée.

Exposition Arrondir les angles, à la galerie Chevalier Parsua, 41 rue de Seine, 75006 Paris, jusqu’au 18 avril.

Exposition Salto, au Pavillon Vendôme, 2 rue du Guichet, 92110 Clichy, jusqu’au 9 mai.

Le portrait de Gaspard Dugy-Fleury est à retrouver dans le numéro 224 d’Intramuros, en vente sur notre boutique.

©Galerie Chevalier Parsua X Gaspard Fleury-Dugy exhibition_soft object
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26/3/2026
Malmaison Riviera, l’éclat solaire de Christofle

Avec Malmaison Riviera, Christofle insuffle un vent d’été à sa collection emblématique Malmaison. Entre héritage impérial et inspiration méditerranéenne, cette nouvelle ligne de porcelaine célèbre un art de vivre à la fois chic et décontracté, où la table devient le théâtre d’un éternel été.

Christofle poursuit l’exploration de son patrimoine en proposant une variation inédite de sa ligne iconique Malmaison. Pensée comme une parenthèse ensoleillée, cette nouvelle collection traduit l’envie de faire dialoguer les codes historiques de la maison avec une esthétique plus libre, inspirée par les paysages et les usages de la Méditerranée. Avec Malmaison Riviera, la table devient ainsi un espace d’expression, entre tradition, modernité, formalisme et spontanéité.

Lumière méditerranéenne

Dévoilée comme une déclinaison estivale des collections Malmaison et Malmaison Impériale, la ligne s’inscrit dans une continuité stylistique tout en opérant un déplacement sensible. Fidèle aux codes du style Empire - palmettes, symétries, motifs ornementaux - elle introduit pour la première fois la couleur, avec un jaune profond qui vient capter et diffuser la lumière. Depuis plus d’un siècle, Malmaison incarne un raffinement classique inspiré du château lié à Napoléon Bonaparte et l’Impératrice Joséphine. Avec Riviera, cet héritage se réinterprète dans un registre plus quotidien, à travers lequel les décors, tracés à main levée, déploient rosaces et rayons dans une composition vivante, où chaque pièce devient une variation autour d’un même motif solaire.

Collection Malmaison Riviera © Christofle

La table comme expérience estivale

Pensée comme une invitation au partage, la collection convoque un imaginaire sensoriel composé  de longues tablées, d’une lumière dorée et de la douceur du temps qui s’étire. Assiettes, bols, tasses ou plats de présentation composent ainsi un ensemble d’une quinzaine de pièces permettant de rythmer les usages, du petit-déjeuner au dîner. À cette porcelaine répond l’éclat de l’orfèvrerie, avec des accessoires en métal argenté pour dessiner un ensemble qui crée un dialogue entre matière et lumière, incarnant un art de vivre à la fois décontracté et résolument chic.

Collection Malmaison Riviera © Christofle
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27/3/2026
Maap d’Erwan Bouroullec : destination poétique au bout des doigts

Présentée l’an dernier à Milan, Maap, la dernière création d’Erwan Bouroullec, arrive sur le marché. Une création à fleur de peau imaginée pour Flos.

« Maap est la concrétisation d'un désir qui m'habite depuis longtemps : créer des luminaires imposants dont la lumière se diffuserait au travers d'une grande surface. Et pour imaginer ce modèle, j'ai puisé mon inspiration dans deux obsessions de longue date que sont la géométrie et les structures naturelles » explique Erwan Bouroullec. S’il s’agit certainement de l’un des plus grands luminaires de Flos, Maap compte peut-être aussi parmi les plus légers. Une notion, centrale dans la démarche du designer,  à laquelle cette grande applique murale doit sans doute un peu de sa poésie.

Fasciné depuis longtemps par les matériaux ultra-fins dont le papier, le designer s’est intéressé au tyvek, notamment connu sous forme d’enveloppes indéchirables. Une robustesse structurelle qui a amené ce médium dans le monde de l’éclairage ou il n’avait que très peu été utilisé. Mise en forme comme un sac, la matière prend place sur une base murale lumineuse cruciforme dotée de quatre ampoules. Fixée magnétiquement grâce aux Dots (dont le nombre évolue selon la taille du luminaire), la membrane peut être facilement manipulée. Disponible en trois formats (Wall 1, Wall 2, Wall 3 selon le nombre de Dots au mur), Maap peut mesurer jusqu’à 3,2 mètres de largeur par 1,5 mètre de hauteur.

Le modèle W3 de Maap ©Flos

Une matière sensible à travailler

L’une des particularités de Maap, c’est peut-être sa capacité à se magnifier au fur et à mesure des manipulations. Si l’idée d'utiliser des cartes a été un point de départ rapidement abandonné en raison de leurs fragilités, le rendu, lui, n’en est pas si éloigné, rappelant ces papiers usés par les voyages et sur lesquels semblent retranscrites les dénivelées. Mais ici, ce n’est pas tant l’œuvre involontaire du temps que celle consciente des utilisateurs qui est à l’origine des froissements. « Maap aurait tout aussi bien pu s'appeler Maak, clin d'œil à "make", puisque son principe repose sur un geste élémentaire, le "faire" de la main. Sa forme malléable est une invitation à laisser libre cours à notre instinct de création » développe son designer. Lorsque le tyvek est froissé, il adopte des formes organiques et singulières, offrant la possibilité de donner plus ou moins de caractère au luminaire. Au-delà de l’aspect esthétique, cette action relève surtout d’un besoin structurel. Sans ces pliures, le papier perdrait de son volume, et Maap de son effet. Ainsi enveloppée, la création d'Erwan Brouroullec propose également une nouvelle approche de la durabilité. Protégée mais facilement accessible, la source lumineuse dure dans le temps, là ou son design, lui, change d’une simple pression de la main. Comme un nuage égaré, ce produit nouvellement lancé par Flos, évolue au gré du temps.

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24/3/2026
À TEFAF Maastricht, Formafantasma planchait sur un ensemble moderne

Avec Formation, le studio Formafantasma présentait à TEFAF Maastricht une collection contemporaine imaginée autour de la planche. Une approche en lien avec un certain goût pour le moderniste et la sobriété.

Qualifiant eux-mêmes leur esthétique de « restreinte », Andrea Trimarchi et Simone Farresin, fondateurs de Formafantasma, présentaient Formation à TEFAF Maastricht. Conçue pour la galerie Friedman Benda, la collection s’inscrit dans la continuité de leurs recherches sur les archétypes du mobilier et l’évolution de notre rapport aux objets domestiques. Cette fois-ci, le studio s’est attaché à la planche comme forme primaire, presque indissociable du mobilier lui-même. Plutôt que de la transformer, les designers ont choisi de l’utiliser telle quelle pour devenir table, assise ou rangement, sans jamais perdre son identité initiale. Ce parti pris donne lieu à un jeu géométrique rigoureux, enrichi par l’introduction d’aluminium brossé et de panneaux LED. Ces derniers, par leurs proportions, évoquent les écrans contemporains, inscrivant le projet dans son époque malgré une logique d’assemblage très classique. Tout l’enjeu réside alors dans cet équilibre temporel. Une démarche nourrie par des figures comme Frank Lloyd Wright, pour sa capacité à conjuguer artisanat et technologie, ou George Nakashima, pour sa vision du bois comme matière vivante.

Avec Formation, Formafantasma revendique ainsi une sobriété expressive. La collection, réduite à une sophistication assez minimale (bien que rehaussée de touches plus contemporaines), propose un salon hors du temps, mais à cheval sur les époques.

Courtesy of Friedman Benda and Formafantasma ©JeroenvandeGruiter
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