Arts numériques

Le designer Julien Roos livrait en décembre un calice et une patène au Chapitre de Notre-Dame de Paris. Un projet technologique avec à la clé une réinterprétation des codes habituels.
« J’ai fait un bac S parce que j'intellectualise les choses, j’aime comprendre comment elles fonctionnent », explique Julien Roos, designer discret et cultivé, à qui l’on doit, en guise de premier projet, la table du Conseil des ministres. Une composante d’un aménagement livré en même temps que son DSAA (Diplôme Supérieur d’Art Appliqué) à Olivier de Serres, et imaginé selon « le principe des vertèbres, pour permettre une modularité en fonction du nombre de personnes présentes ». Une approche biomimétique du design, non pas guidée par la science, mais par l’envie de faire un design sensé et avant tout vivant. C’est avec ce prisme que le designer s’est récemment retrouvé intégré au cercle très fermé des créateurs ayant travaillé pour la cathédrale Notre-Dame de Paris, pour laquelle il livrait en décembre un calice et une patène.

Un parcours porté par l’Histoire
« Petit, je voulais être historien ou archéologue. » Des rêves qui n’ont jamais vraiment quitté le designer d’aujourd’hui. « Lorsque j’étais en BTS, le sujet du diplôme de fin d’année devait tourner autour de l’idée de la Conservation. Je voulais prendre le contrepied de la conservation matérielle pour partir vers quelque chose immatérielle. Et comme il s’agissait alors du centenaire de l’armistice, je me suis lancé dans un projet autour du devoir de mémoire, notamment par le biais du patrimoine bâti comme les monuments commémoratifs. » Un lien constant entre design, Histoire et actualité qui l’amène, deux ans plus tard, en DSAA, à s’intéresser à Notre-Dame de Paris, ravagée par les flammes peu de temps auparavant. « À cette époque, on parlait beaucoup de la reconstruction de la future flèche, et je voyais passer des propositions très contemporaines, parfois même délirantes », se souvient le designer, qui a grandi face à la vaste église de Molsheim, en Alsace. « Je me suis dit qu’il y avait là un défi, à savoir attirer de nouveaux regards et susciter un intérêt, tout en s’inscrivant dans la continuité du lieu. » C’est avec cette idée que le designer rencontre le curé de son village qui, de fil en aiguille, l’amène à faire la connaissance de Caroline Morizot, du Comité diocésain d’art sacré. C’est cette dernière qui lui propose de concevoir un calice et une patène à destination du Chapitre de Notre-Dame, une instance religieuse en charge de la couronne d’épines.

Un besoin de fonctionnalité
Vaguement familier avec les principes religieux, le designer se plonge dans la lecture de textes sacrés et spécialisés sur le trésor, tout en écoutant des musiques médiévales. « Je voulais comprendre les symboles et les représentations pour imaginer quelque chose de neuf. C’était la première fois que le Chapitre faisait appel à un designer plutôt qu’à un orfèvre, car il ne voulait pas du Viollet-le-Duc revisité, mais un objet nouveau et surtout fonctionnel. » Une volonté claire, formalisée dans un cahier des charges sommaire : des objets réalisés dans une matière précieuse et durable, visibles de loin mais facilement manipulables.
Comme dans chacun de ses projets, Julien Roos cherche à concilier la vocation symbolique de l’objet et la notion de vivant. « Lors de ma visite de la cathédrale en chantier, j’ai été marqué par les motifs floraux et les bourgeonnements omniprésents. Assez vite, l’idée de la couronne d’épines s’est imposée. » Dans la chambre de son appartement parisien, le designer, également influencé par les lignes organiques des créations de Noé Duchaufour-Lawrance et de Mathieu Lehanneur, réalise quatre prototypes en impression 3D. À chaque itération, les voûtes s’affirment, tandis que le piètement évidé, pensé pour plus de légèreté, évolue jusqu’à rappeler inconsciemment la forme polylobée des ornements médiévaux.

Un sacré condensé de technologies
Au-delà du dessin, la modernité du projet se manifeste aussi dans sa conception. « On ne m’avait pas donné de budget précis, mais il fallait que le coût reste raisonnable malgré l’utilisation d’une matière précieuse et une fabrication complexe. » Julien Roos collabore finalement avec MMB volum-e. « Après une première proposition de fabrication en impression 3D titane, nous avons finalement privilégié un usinage CNC en laiton pour faciliter les finitions et permettre l'application d'une dorure. » Une technique purement mécanique, mais réalisée par une Entreprise du Patrimoine Vivant, précise le designer, pour qui le savoir-faire manuel reste essentiel. Nécessitant d’être régulièrement refait, un revêtement en or ou en argent à rapidement été écarté au profit d’une finition palladiée, plus résistante. « Il n’avait sans doute jamais été utilisé pour des objets liturgiques, mais son rendu gris chaud qui reflétait les pierres de la cathédrale m’a immédiatement séduit. » Réalisés par l’atelier de dorure Bertin Aubert, le calice et la patène sont ensuite microbillés. « Je ne voulais pas d’un effet miroir qui aurait nui à la lisibilité des lignes, mais pas non plus d’un rendu totalement mat, au risque de perdre la préciosité de l’objet. Le microbillage a justement permis d’obtenir cet aspect satiné que l’on voit aujourd’hui. »
À mi-chemin entre des lignes très tirées, franches et géométriques rappelant la culture scientifique de Julien Roos et un univers plus organique inspiré de la nature, ce projet offre une vision représentative de son travail mêlant artisanat et technologie, et répondant finalement à l’ambition d’une tradition modernisée.


Du 30 septembre au 7 janvier, Némo, Biennale internationale des arts numériques d’Île-de-France, explore le thème des identités multiples à l’ère numérique. Au menu de ce programme dense et éclectique, 8 expositions, 24 spectacles et un week-end consacré au cinéaste Christopher Nolan.
Selon Gilles Alvarez, directeur artistique de Némo, « le numérique permet de multiplier les représentations de soi-même. La virtualité rend possible des expérimentations irréalisables dans la vraie vie, mais qui en retour peuvent avoir des conséquences “in real life“ pour le meilleur et parfois pour le pire(1) ». S’inspirant de la figure du double exploitée dans la littérature – de Rimbaud à Dostoïevski en passant par Edgar Poe –, à l’heure de la toute puissance d’Internet et de l’intelligence artificielle, il a concocté une programmation qui interroge les enjeux des technologies et des rapports entre humains, voire inter espèces. De la quête de visibilité à l’emprise, des univers parallèles aux chimères, un voyage aux frontières du réel mais bien enraciné dans notre présent. L’exposition « Je est un autre ? », au Centquatre, aborde ainsi les concepts de doubles, de mutants, d’avatars, d’identité factices, de technologies de l’ego, de « deepfakes »…

Comme dans les éditions précédentes, l’enjeu n’est pas d’apporter des réponses, mais bel et bien d’« être un support à la réflexion » pour le public. D’une installation du collectif Universal Everything, où des mannequins artificiels s’organisent une fashion week, à un troupeau de « moutons-téléphones » de Jean-Luc Cornec, qui interroge l’instinct grégaire d’Internet, le spectateur sillonnera entre une vingtaine d’œuvres, de la plus intimiste à la plus spectaculaire. Parmi elles, Heaven Gate, de Marco Brambilla, proposera une relecture détonante de toutes les étapes de la vie sur terre par le prisme hollywoodien ; le NeoConsortium imaginera la promotion de l’art sidéral ; Fabien Léaustic invitera les spectateurs à créer des chimères d’ADN ; quand Ismaël Joffroy Chandoutis s’intéressera à un individu (aujourd’hui en prison) aux 70 personnalités en ligne contradictoires et souvent toxiques… Pour sa part, Donatien Aubert apportera une vision historique et holistique du cheminement qui a mené l’homme à l’ère numérique.

Après « Blade Runner », en 2021, le nouveau symposium de Némo analysera la filmographie du maître du blockbuster expérimental Christopher Nolan, le week-end du 25 novembre. À partir des films « Memento », « The Dark Knight », « Inception », « Interstellar » ou encore « Oppenheimer », de nombreux sujets scientifiques, artistiques et philosophiques seront abordés. Par ailleurs, comme le précise Gilles Alvarez, « une des grandes richesses de Némo est de s’étendre sur tout le territoire de l’Île-de-France, dans des lieux très diversifiés ». En effet, jusqu’au 7 janvier, la programmation de la Biennale sera présente, entre autres, au Cube Garges à Garges-lès-Gonesse, à la Philharmonie de Paris, à la Maison du Danemark, à la MAC de Créteil, au Générateur à Gentilly, au Centre des arts d’Enghien-les-Bains…