Prolongation de l'exposition "Home Stories : 100 ans, 20 intérieurs visionnaires" jusqu'en 2021

Prolongation de l'exposition "Home Stories : 100 ans, 20 intérieurs visionnaires" jusqu'en 2021

L’exposition “Home Stories : 100 ans, 20 intérieurs visionnaires” est prolongée jusqu’au 28 février 2021 au Vitra Design Museum. Fermée temporairement lors de la crise de coronavirus, elle illustre les évolutions sociales, sociétales et politiques de l’intérieur moderne.

Un intérieur est le reflet d’un style de vie, d’un quotidien et d’une époque. Avec “Home Stories : 100 ans, 20 intérieurs visionnaires”, le fabricant suisse de mobilier Vitra présente l’évolution de l’intérieur moderne et invite à réfléchir sur les perspectives d’avenir – qui revêtent une dimension d’actualité nouvelle avec la crise de coronavirus. Les dessins d’architectes comme Adolf Loos, d’architectes d’intérieur comme Elsie de Wolfe ou d’artistes comme Andy Warhol illustrent les bouleversements historiques qu’a connu l’intérieur depuis le début du XXe siècle – les plans d’étage ouverts dans les années 1920, l’apparition de l’électroménager moderne dans les années 1950 et la découverte du loft dans les années 1970.

Espace, Economie et Atmosphère : 2000 – Aujourd’hui

L’Antivilla d’Arno Brandlhuber (2014)

Les premiers intérieurs de l’exposition reflètent la radicalité des changements actuels observés dans les intérieurs privés. En effet, la hausse des prix de l’immobilier et la pénurie d’espace de vie abordable qui en résulte favorise la conception de micrologements et leurs meubles convertibles. On peut le voir notamment à travers « Yojigen Poketto » (qui se traduit par « poche 4D »), un appartement conçu par le studio d’architecture Elii à Madrid (2017).

Dans le même temps, les projets de reconversion, comme « Antivilla » d’Arno Brandlhuber près de Berlin (2014) – qui utilise du textile comme des cloisons mobiles – offrent des stratégies pour optimiser efficacement l’espace et présentent une nouvelle définition du confort et du luxe, basée sur la simplicité et le langage des matériaux.

La pertinence de l’économie du partage, qui se reflète dans la décoration intérieure, est elle illustrée par le projet « Granby Four Streets Community Housing » à Liverpool (2013 – 17), initié par le collectif multidisciplinaire Assemble. En étroite collaboration avec les habitants potentiels, Assemble a sauvé une terrasse d’une maison victorienne de la déchéance urbaine, a redessiné les intérieurs pour les besoins contemporains, et a aidé à mettre en place un atelier qui réutilise des matériaux de construction pour créer l’ameublement des nouveaux espaces.

Aujourd’hui, les plateformes Internet comme Airbnb, Instragram et Pinterest alimentent la perception d’un intérieur comme marchandise, qui peut être affichée et capitalisée à tout moment. Toutefois, l’imagerie et les stratégies d’affichage dans de nombreux intérieurs privés remontent à la période prémoderne ou même des traditions d’habitation vernaculaires. On peut le voir dans un diaporama de Jasper Morrison exclusivement commandée pour l’exposition, qui explore comment l’agencement des objets affecte fondamentalement le caractère et l’atmosphère d’un espace privé.

Repenser l’intérieur : 1960 – 1980

La Maison Parent (1963-1965)

La deuxième partie de l’exposition se penche sur les changements radicaux de la décoration intérieure des années 1960 à 1980. Avec la diffusion du postmodernisme, les concepteurs, et particulièrement le groupe de design Memphis, commencent à réfléchir à la signification symbolique de l’ameublement, des motifs et des décorations.

Collectionneur passionné des créations de Memphis, le créateur de mode Karl Lagerfeld fait de son appartement à Monte-Carlo une salle d’exposition postmoderne au début des années 1980.

Au cours des deux décennies précédentes, les bouleversements sociaux se sont répercutés sur l’intérieur des maisons. En collaboration avec le philosophe Paul Virilio, l’architecte Claude Parent introduit le concept de « l’oblique » pour contrer les espaces neutres et cubiques qui prévalent à l’époque. Parent meuble son propre appartement à Neuilly-sur-Seine avec des plans inclinés qui peuvent servir indifféremment de siège, de salle à manger ou de lieu de travail, ou encore de lit de jour.

La New York Silver Factory d’Andy Warhol (1964-1967) est un exemple parfait des premiers loft, devenant un symbole presque mythique de l’atelier de l’artiste en tant que combinaison de l’espace de vie et de travail.

Au même moment, le fabricant de meubles et l’entreprise de vente au détail IKEA est sur le point de révolutionner l’industrie avec son programme visant à fournir des meubles modernes aux masses. L’ascension d’IKEA au rang de plus grand fabricant et détaillant de meubles au monde a contribué au changement perception des meubles – d’un objet qui se transmet de génération en génération, il devient un produit de consommation éphémère, jetable et rapidement dépassé.

Les années 1960 et 1970 présentent des idées radicales de décoration intérieure. Le “Paysage de fantaisie » de Verner Panton (1970) était composé d’éléments rembourrés de différentes couleurs qui formaient un tunnel en forme de grotte. Cette installation est reconstituée, le temps de l’exposition, dans la caserne de pompier de Zaha Hadid attenant au musée. Devant le musée, la micromaison “Hexacube” de George Candilis (1971) montre comment la préfabrication, la modularité et la mobilité ont façonné les notions de domesticité.

Nature et technologie : 1940 – 1960

La Casa de Vidro réalisée par Lina Bo Bardi (1950-1951)

Une autre époque décisive dans la formation de l’intérieur moderne a été celle de l’après-guerre. Cette période est marquée par l’entrée du style moderne, développée avant la Seconde Guerre mondiale, dans les intérieurs du monde occidental. Pendant la guerre froide, la concurrence politique entre l’Est et l’Ouest se cristallise autour de la question du niveau de vie, avec pour point culminant le fameux « débat sur la cuisine » entre Richard Nixon et Nikita Khrouchtchev qui a eu lieu dans une maison préfabriquée américaine exposée à Moscou en 1959.

Avant cela, le milieu du XXe siècle a vu le langage de l’intérieur moderne se raffiner. La « Maison du futur » conçue par Peter et Alison Smithson pour l’exposition Ideal Home à Londres en 1956 embrasse les méthodes de préfabrication et l’automatisation des ménages, y compris les derniers appareils de cuisine et le bain autonettoyant. Beaucoup plus sceptique à l’égard des progrès technologiques et du design fonctionnaliste, Jacques Tati, dans son film « Mon Oncle » (1958), met en scène la Villa Arpel comme une maison aseptisée avec un esprit propre, dominant ses habitants.

En combinant des formes et des matériaux modernes avec un sentiment de « chez soi », les intérieurs scandinaves deviennent de plus en plus influents, comme en témoigne la résidence privée de l’architecte Finn Juhl (1942). Il a utilisé sa propre maison, à Ordrup au Danemark, comme intérieur test : les meubles sont conçus pour explorer la façon dont ils peuvent s’intégrer dans un intérieur.

De plus, « vivre avec la nature » et les « frontières fluides » entre l’intérieur et l’extérieur deviennent des sujets clés pour les architectes comme Lina Bo Bardi et sa Casa de Vidro à São Paolo, au Brésil (1950/51). Bernard Rudofsky, un autre architecte qui envisage la relation entre l’habitation privée et son environnement naturel, s’inspire des traditions de construction vernaculaires pour promouvoir les maisons avec des pièces extérieures. Avec l’artiste Costantino Nivola, il crée un espace de vie extérieur appelé « Nivola House Garden » à Long Island, New York (1950).

La naissance de l’intérieur moderne : 1920 – 1940

La villa Tugendhat de Ludwig Mies van der Rohe (1928-1930)

Les années 1920 et 1930 voient l’émergence de plusieurs concepts clés d’espace et de décoration d’intérieur qui prédominent encore aujourd’hui. Dans ces premières années de la conception moderne, pourtant si différent de celui d’aujourd’hui, l’intérieur privé est au centre du débat architectural. C’est illustré à très grande échelle par le programme de logements sociaux « Das Neue Frankfurt » (1925-30). Dirigé par l’architecte Ernst May, il comprend la cuisine de Francfort de Margarete Schütte Lihotzky (1926), mais aussi des meubles abordables conçus par Ferdinand Kramer et Adolf Schuster.

Alors que May poursuit un programme social fort, d’autres architectes réinventent la répartition et la polyvalence de l’espace domestique. Dans sa villa Tugendhat à Brno, en République tchèque (1928-30), Ludwig Mies van der Rohe crée l’une des premières maisons basées sur un concept d’espace ouvert, avec des espaces fluides dans lesquels des meubles et des textiles soigneusement placés créent des îlots pour différents usages.

Adolf Loos défend plutôt le « Raumplan », un concept d’aménagement du territoire qui ne pouvait être compris en deux dimensions en raison de sa complexité tridimensionnelle. Sa villa Müller à Prague (1929-30) présente une séquence soigneusement chorégraphiée d’espaces à différents niveaux et de différentes hauteurs, qui dépassent la notion standard de plancher à un seul plan. Son compatriote autrichien, architecte et designer Josef Frank introduit le concept d’ »accident », selon lequel les intérieurs se développent organiquement au fil du temps et semblent composés par hasard.

Contrairement à ces positions modernistes, certains de leurs contemporains adoptent l’ornementation comme moyens d’expression. Elsie de Wolfe, qui a publié son livre « The House in Good Taste » en 1913, est souvent considérée comme l’une des premières décoratrices d’intérieur professionnelles. De Wolfe préconise l’aménagement intérieur comme une représentation de l’identité de la personne qui y vit. Cela est également vrai pour les intérieurs créés par le photographe et architecte d’intérieur Cecil Beaton qui utilise son cadre domestique comme un moyen de l’expression de soi. Pour sa « Maison Ashcombe » (1930 – 45), il s’est inspiré des arts, du théâtre, et même le cirque.

Le projet « Granby Four Streets Community Housing » à Liverpool (2013-2017), initié par le collectif multidisciplinaire Assemble, met en lumière l’économie du partage

Tout au long du XXe siècle, le débat sur l’aménagement intérieur a évolué entre les concepts opposés de la normalisation, du fonctionnalisme et de la réduction formelle d’une part, et de l’individualisation et de l’ornementation d’autre part, qui continuent tous deux à façonner nos foyers en ce sens jour. L’exposition « Home Stories » revisite certains des moments décisifs de cette évolution et pose la question pour aujourd’hui : comment voulons-nous vivre ?

« Home Stories : 100 ans, 20 intérieurs visionnaires »
8 février 2020 – 28 février 2021
Vitra Design Museum
Charles-Eames-Str. 2
79576 Weil am Rhein
Allemagne

Rédigé par 
Rémi de Marassé

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26/2/2026
À Pékin, un manifeste sculptural signé Christian de Portzamparc

L’architecte français Christian de Portzamparc signe une troisième boutique pour Dior. Un projet inscrit dans la continuité de deux autres espaces de vente, mais repensé pour s’intégrer en plein cœur de la capitale chinoise.

« J’ai fait ces bâtiments dans un esprit de collectionneur. » Après Séoul en 2015 et Genève il y a deux ans, Christian de Portzamparc livre à Pékin sa troisième boutique pour Dior. Fruit d’une rénovation, cette dernière s’inscrit dans la continuité stylistique de ses deux consœurs coréenne et suisse. « L’idée m’est venue lors de la conception du premier projet. Sidney Toledano et Bernard Arnault m’ont appris que Christian Dior travaillait à partir de grandes toiles blanches suspendues, qu’il sculptait directement pour créer ses volumes. » Une image fondatrice transposée à travers des monolithes de résine toujours réalisés en chantier naval, mais constamment redessinés selon leurs destinations.

©Zhu-Yumeng

Une réflexion architecturale globale

« Pour moi, la question de l’architecture est intimement liée à celle du contexte, du site », affirme l’architecte. Implanté en plein cœur d’un complexe dessiné par Kengo Kuma, ce flagship, l’un des plus grands de la marque, s’inscrit dans une vaste place réunissant plusieurs pavillons de luxe et ceinturée par un long rideau de verre à la trame irrégulière. « L’espace dans lequel se situe le projet est tellement vaste que n’importe quel bâtiment y trouverait sa place et formerait une unité. C’était l’un des avantages. » Une interprétation de la ville et du contexte qui n’a rien d’anecdotique. « À Séoul et Genève, les bâtiments étaient situés à des intersections ; à Pékin, il s’agit d’une place. Cela change tout. » Le projet genevois, marqué par un équilibre entre verticalité, largeur et ouvertures, ne pouvait être transposé tel quel. « À Pékin, le bâtiment devenait trop large et visuellement insupportable. Nous avons donc décidé de déplacer les montants verticaux dans les angles du bâtiment et d’introduire des briques de verre. » Une évolution respectueuse de l’image de marque véhiculée par l’architecture, mais transposée à un site particulier.

©Zhu-Yumeng

Une superposition de styles

Pour comprendre le bâtiment, il faut en saisir la constitution. « Ici, nous avons trois enveloppes distinctes. La plus visible et peut-être la plus virtuelle, est celle des pétales ou des cariatides. La seconde est la paroi dorée en briques de verre. Derrière se trouve une troisième peau, semblable à une toile de Mondrian, en acier et en verre. » Une superposition en écho à la vision de l’architecte selon qui l’art doit avoir sa place. « Mis van der Rohe disait : “Je ne cherche pas à être intéressant, je cherche à être juste.” Ici, j’aurais pu être juste simplement avec la couche interne, mais de mon côté, je cherche à susciter un certain intérêt, la curiosité de regarder et comprendre. » Mais outre l’aspect manifeste de la construction, l’architecte joue également avec les différentes peaux pour générer des jeux de lumière et de transparence offerts par les volumes courbes des montants verticaux. « Je parle des cariatides en écho à l’architecture antique. Ce qui est beau dans les temples grecs, c’est la notion d’espacement entre les éléments. C’est cette idée de plein et de vides, et le détachement des formes. Ici, les écarts sont très faibles entre les éléments, mais comme ils sont bombés - à la manière de l’entasis chez les Romains - cela dégage une certaine profondeur. » Une impression renforcée par la toiture carrée, introduite initialement à Genève, et affirmant l’appartenance du bâtiment à la rue, à sa discipline. « Tout est une histoire d’équilibre. Il fallait que mon architecture exploite correctement la surface commerciale tout en offrant une sensibilité particulière à la construction lorsqu’elle est vue de l’extérieur. Et c’est encore plus flagrant la nuit, lorsque la lumière de l’intérieur se diffuse dans les courbes de la résine et vient donner vie à l’édifice » affirme Christian de Portzamparc.

©Zhu-Yumeng

Pensé d’abord comme un geste architectural autonome, le bâtiment a été conçu indépendamment de son aménagement intérieur, réalisé dans un second temps par Peter Marino. Néanmoins, la disposition des cariatides dans les angles permet à la lumière de pénétrer naturellement dans l’édifice. « Je suis convaincu qu’il y a un véritable besoin d’ouvertures vers l’extérieur dans un bâtiment. C’est important de savoir où l’on se trouve vis-à-vis de l’extérieur. Je crois que c’est une forme d’élargissement de la conscience » conclut l’architecte.

©Zhu-Yumeng
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19/2/2026
Les tables équilibristes d’Alain Gilles

Le designer Alain Gilles présente la collection Dialog. Des tables basses dessinées pour évoquer le déséquilibre.

Basculeront-elles un moment ? La réponse est non. C’est pourtant toute l’impression dégagée par la collection Dialog du designer français Alain Gilles pour la marque croate Milla & Milli. Réalisée en chêne massif, la table d’appoint a été imaginée autour de l’idée de déséquilibre. Une impression suscitée par la combinaison d’une base parallélépipédique et d’une tablette encastrée aux courbes douces. Assemblée en débord, cette dernière est stabilisée par un lourd piètement monolithique.

©Alain Gilles


Avec son veinage légèrement creusé, la partie basse s’oppose au plateau lisse. Un dialogue entre deux matérialités et deux approches formelles au sein d’un même objet. Disponible en trois dimensions et en bois teinté noir, ce petit meuble trouve sa place en bout de canapé autant qu’en sellette basse.
Un ADN stylistique étendu à une gamme de tables basses nommées Edge, reprenant la même logique de construction. Également disponibles entre trois diamètres et deux hauteurs différentes, les tables peuvent se superposer renforçant l’idée d’équilibre !

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Taiwan Design Week 2025 : Révéler le design démocratique

Au-delà de sa réputation de puissance manufacturière, Taïwan mobilise le design pour ouvrir une nouvelle ère d’excellence nationale. À travers la Taiwan Design Week, le pays montre comment des démarches fondées sur la recherche peuvent transformer les industries et comment des valeurs démocratiques peuvent s’inscrire concrètement dans les gestes du quotidien.

Taïwan a façonné un paysage culturel stratifié, nourri par une longue histoire de migrations et d’échanges transpacifiques. Le Songshan Cultural and Creative Park, à Taipei, incarne cette diversité comme un microcosme symbolique. Classé 99e site historique municipal de la ville, le parc illustre une cohabitation harmonieuse entre patrimoine et sensibilité contemporaine. Il abrite également le Taiwan Design Research Institute (TDRI). Élevé au rang d’institut public en 2020 à partir du Taiwan Design Center, il constitue aujourd’hui l’unique entité publique chargée d’intégrer le design dans la gouvernance afin de stimuler le développement industriel. Du 29 novembre au 7 décembre 2025, l’institut y a organisé l’édition annuelle de la Taiwan Design Week.

Positionner un événement de design fondé sur la recherche

Pour sa troisième édition, en 2025, la manifestation s’est tenue conjointement avec la conférence de l’International Association of Societies of Design Research, renforçant ainsi sa dimension académique. Des experts issus de 497 universités et de 85 entreprises, représentant 47 pays, se sont réunis pour explorer le point de convergence entre recherche en design et applications concrètes.

L'exposition thématique « Design Next » pose des questions tournées vers l'avenir ©Taiwan Design Research Institute

L’exposition thématique, « Design Next », a été organisée sous le comissariat de Ping-hung Chung, architecte et fondateur du collectif créatif Archicake. Alors que les précédentes éditions - Elastic Bridging et The Gateway - mettaient l’accent sur le développement durable et l’intelligence artificielle, « Design Next » posait une question plus fondamentale : « À l’ère de l’accélération technologique, de la crise climatique et des conflits de valeurs, quel type de vie future envisagez-vous ? » Cette profondeur analytique distingue la Taiwan Design Week d’autres événements à dominante commerciale, lui conférant une identité singulière ancrée dans la réflexion critique.

Un catalyseur national d’innovation

Chi-yi Chang, directeur du TDRI et membre du conseil d’administration de la World Design Organization, soulignait cette évolution stratégique : « À sa création, le TDRI a reçu le Presidential Innovation Award aux côtés de leaders industriels tels que TSMC, la plus grande fonderie de semi-conducteurs au monde. Cette reconnaissance démontre que le design est désormais considéré comme un moteur essentiel de croissance, au même titre que les technologies de pointe. » À propos de la synergie entre l’écosystème industriel local et le design, il précise : « Notre avantage concurrentiel réside dans une collaboration radicale entre designers, ingénieurs et fabricants. Peu de pays sont capables de passer aussi rapidement de l’idéation au prototype puis à la mise en œuvre. Cette agilité, ancrée dans une maîtrise industrielle solide, permet de répondre immédiatement aux besoins sociétaux. »

Passage des guides de vote riches en texte à des infographies pour une information plus intuitive ©Taiwan Design Research Institute

Cultiver une culture civique par le design

Le TDRI a également illustré la portée sociale de son action à travers l’exposition principale, en mettant en avant des transformations exemplaires du service public. Un projet emblématique a repensé l’expérience du vote - l’acte le plus direct de participation civique - en partenariat avec la Commission électorale centrale. Grâce à des infographies accessibles, des parcours procéduraux intuitifs et des isoloirs modulaires, ce projet a converti des dispositifs complexes en une interface centrée sur l’usager. Cet esprit de « design pour la démocratie » était perceptible tout au long du parcours, notamment dans la section participative de vote qui clôturait la visite. « Le design démocratique, tel que nous le définissons au TDRI, consiste à encourager la participation, la transparence et la confiance », expliquait Chi-yi Chang. « L’objectif est de favoriser un dialogue organique entre secteurs public, privé et académique. Le design dépasse la politique : il structure une culture civique au quotidien. »

Du déchet au produit : fibres d’ananas et finitions en coquilles d’huîtres

La durabilité demeurait l’un des piliers majeurs de cette édition. Pour répondre à la problématique des déchets agricoles, UKL Enterprise a présenté la commercialisation du PALF (Pineapple Leaf Fiber). Issue des feuilles d’ananas, cette fibre haute performance offre respirabilité et propriétés anti-bactériennes, destinées à la mode et aux produits lifestyle. Parallèlement, le groupe technologique Acer a posé un jalon en matière d’électronique durable. Sa série Vero intègre des plastiques recyclés post-consommation et inaugure l’utilisation de biomatériaux, notamment des coquilles d’huîtres recyclées, dans les coques d’ordinateurs portables. L’entreprise poursuit sa feuille de route vers la neutralité carbone, en cohérence avec son engagement dans l’initiative RE100, visant un approvisionnement à 100 % en énergies renouvelables d’ici 2035.

La série Vero d'Acer, entièrement fabriquée à partir de plastiques recyclés post-consommation ©Acer

Golden Pin Design Award 2025

Autre pilier de la Taiwan Design Week : le Golden Pin Design Award. Créé en 1981 par le Taiwan Design Center et ouvert à une audience internationale en 2014, il s’est imposé comme un baromètre de référence. La cérémonie de remise des prix s’est tenue au Taipei Performing Arts Center, bâtiment emblématique conçu par l’agence OMA. Après une évaluation rigoureuse fondée sur cinq critères que étaient l’innovation, la fonctionnalité, l’esthétique, la communication et l’intégration, 22 projets ont été distingués comme Best Design of the Year, auxquels s’ajoutent trois Special Annual Awards et trois Best Concept Design Awards. Les projets primés, toutes disciplines confondues, témoignent d’un engagement collectif en faveur de solutions concrètes au service de l’humain et de l’environnement. Parmi eux, deux exemples marquants en design produit illustrent cette ambition. La LightUp Filtered Bottle d’Aquacendo, marque de la société taïwanaise Yee Gee International, associe filtration de l’eau et éclairage LED alimenté par énergie solaire, constituant un outil de survie essentiel dans les régions dépourvues d’infrastructures.

Bouteille filtrée LightUp d'Aquacendo, lauréate du Golden Pin Design Award © Aquacendo

De même, SOMO, système d’éclairage solaire modulaire développé par la marque allemande Sonnenglas®, va au-delà d’une simple alternative sûre aux lampes à kérosène : il est assemblé à la main dans une structure certifiée fairtrade en Afrique du Sud. En conjuguant ingénierie de précision, création d’emplois locaux et développement de compétences techniques, ces projets démontrent comment le design contemporain peut devenir un puissant levier de résilience sociale, environnementale et économique.

Le système SOMO de Sonnenglas® est conçu pour fournir un éclairage sûr et durable ©  Sonnenglas®

Plus de 100 œuvres primées sont actuellement présentées dans une exposition spéciale au Taiwan Design Museum, au sein du Songshan Cultural and Creative Park jusqu’au 26 avril 2026.

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17/2/2026
Seoul Design Festival 2025 : Wayfinding, l’itinéraire d’une nouvelle ère

Organisé par Design House et porté par Monthly Design, première publication coréenne consacrée au design, le 24e Seoul Design Festival s’est tenu du 12 au 16 novembre dernier au COEX, à Séoul, s’affirmant comme une véritable boussole pour la scène créative. Retour sur une sélection de créateurs qui façonnent aujourd’hui l’état du design.

Fondé en 2002, le Seoul Design Festival joue un rôle moteur dans l’évolution et la structuration de l’industrie créative coréenne. Mike Choi, rédacteur en chef de Monthly Design, en a dévoilé le thème principal : Wayfinding. « Conçu initialement comme une idée pratique visant à améliorer l’expérience des visiteurs, le thème s’est transformé en réflexion approfondie sur les bouleversements liés à la délocalisation de la production, aux mutations induites par l’intelligence artificielle, à la crise climatique et à l’exigence éthique croissante. Il esquisse la trajectoire durable que les créateurs doivent désormais apprendre à naviguer » expliquait-il.

L'exposition "Design Specialist", située à l'entrée du parc des expositions, présentait 20 équipes sélectionnées de designers locaux de renom. © Seoung-joo Yoo

Parmi les vingt équipes majeures réunies dans l’exposition « Design Specialist », qui reconfigurent leur rôle dans un paysage en mutation, Jiyoun Kim Studio défend une méthodologie fondée sur la conceptualisation contextuelle centrée sur la communication et collabore avec des marques internationales. Son fondateur et directeur artistique souligne qu’avec la fin de l’essor industriel fondé sur la production de masse, l’attention du design se déplace des grands équipements vers des objets domestiques à échelle plus intime. Son champ d’action - du luminaire aux équipements sanitaires, de l’électronique grand public aux dispositifs de beauté et à la conception d’expériences de marque - contribue à forger l’identité sensorielle de la K-beauty. Useful Workshop présentait l’Edgeform Lounge, une assise modulable conçue à partir de données anthropométriques. Son CEO et designer, Suk-jin Moon, a défini une échelle optimisée en fonction des dimensions typiques des logements coréens. Sept plans d’aluminium 100 % recyclable sont assemblés avec précision afin de maximiser le volume sculptural de la pièce, conférant à la chaise une présence affirmée, même inoccupée. « À mesure que la culture esthétique des usagers s’affine, les fabricants doivent élever leurs standards créatifs, ce qui suppose souvent un langage visuel d’une grande sophistication », affirme-t-il.

Le studio Jiyoun Kim a conçu un appareil de beauté, le Medicube High Focus Shot. ©Nod Lab - Woon-kyeong Kim

Le tournant industriel : sculpter l’expérience et le comportement par la matérialité

La section Young Creator Promotion rassemblait quarante équipes sélectionnées, composées de designers exerçant depuis moins de cinq ans. Le programme instaure un cercle vertueux en invitant d’anciens lauréats - révélations d’il y a vingt ans - à revenir en tant que mentors, et en offrant aux deux équipes primées un workshop au Domaine de Boisbuchet, en France. Une tendance marquante se dégage : l’usage stratégique de matériaux industriels, longtemps cantonnés à la seule fonctionnalité.

Le stand de la créatrice In-kyung Lee présenté dans le cadre de la promotion des jeunes créateurs. ©In-kyung Lee

La collection Climbing de Jun-ho Kang transpose l’engagement physique et immersif de l’escalade dans une relation renouvelée à l’objet domestique. Cling, un tabouret dont la structure assimile les mains du grimpeur à ses pieds ; Grip, inspiré de l’analogie entre la main agrippant une prise et la forme du cintre ; On-sight, un luminaire capturant la joie de l’ascension en tête. Le choix de l’acier inoxydable est délibéré : « Sa solidité évoque la texture de la roche et permet de créer des détails sculpturaux denses. »

Tabouret Cling de Jun-ho Kang en acier inoxydable ©Jun-ho Kang

Récemment diplômée, In-kyung Lee explore, avec sa collection Do the Act, les schémas comportementaux inconscients du quotidien. Elle détourne la fonction standardisée de la quincaillerie industrielle pour générer de nouvelles interactions. Fill the Gap, une étagère, exploite le mécanisme de fixation d’un arrêt de porte pour sceller son intérieur avec de l’acrylique : l’accès physique est empêché, mais la perception reste ouverte, incitant naturellement à sécuriser des objets dans les interstices. Elle transforme également un système de serrure en portemanteau vertical réglable, Trace the Path. « Pour garantir la clarté du concept, j’ai choisi la froideur du métal et privilégié une logique rationnelle », précise-t-elle.

La coréanité en évolution : le design comme réinterprétation culturelle

La question « Qu’est-ce qui constitue l’essence de l’esthétique coréenne ? » demeure centrale pour les praticiens. Mike Choi compare l’évolution actuelle de la définition de la coréanité à celle des séries historiques télévisées : avant les années 2000, elles privilégiaient l’exactitude documentaire ; les succès ultérieurs ont su conjuguer authenticité factuelle, liberté d’interprétation et attractivité populaire. Si l’exploration de l’identité nationale relevait autrefois d’une injonction générationnelle, la jeune scène, forte de la reconnaissance internationale de la culture coréenne, considère aujourd’hui l’intégration de son héritage comme un avantage concurrentiel autant qu’un moteur créatif.

Vue de l'installation du stand du studio Walza, qui a été nommé Jeune designer ambassadeur ici l'année dernière ©Seoung-joo Yoo

Le studio Walza, dirigé par O-zin Han et Yoon-ji Kim, cherche à réveiller l’esthétique latente de l’inconscient coréen. Distingué l’an dernier comme Best Young Designer, le duo déploie désormais son champ d’action de Séoul à Paris. Leur philosophie transparaît dans la série Fulfilled, qui utilise une tôle déployée pour harmoniser le plan plein et le vide sous un plateau suspendu, et dans la série Hyeon, qui mobilise l’énergie issue de l’agrégation de sable noir pour instaurer une puissante tension matérielle. Ils évoquent subtilement « la puissance de la densité » - résumée par l’image « une goutte d’encre sur une feuille blanche » - articulée autour de contrastes fondamentaux : plein et vide, noir et blanc, yin et yang.

Série Fulfilled #01 de Walza, qui utilise de l'acier inoxydable, de l'aluminium et de l'acier thermolaqué pour créer un objet à haute densité incarnant la sensibilité coréenne condensée ©Walza

Étudiante en design mobilier, Ye-ji Lee faisait ici ses débuts sous le logo singulier O:llZI, écho formel à son nom. Son univers chromatique s’ancre dans le Dancheong, technique traditionnelle de peinture ornementale architecturale coréenne. « J’ai réalisé des centaines de combinaisons expérimentales autour du motif du lotus et des cinq couleurs cardinales du Dancheong afin de trouver un point de rencontre entre héritage et expression contemporaine. » Le canapé modulaire Mr. Dancheong, nourri par l’esthétique Memphis et habillé d’Alcantara®, se reconfigure à volonté. La série d’objets laqués Mr. Dancheong, ornée d’un motif d’œil, symbolise à la fois un regard neuf sur la tradition et la volonté d’emprunter un chemin de design transformateur.

Ye-ji Lee a créé le canapé Mr. Dancheong, en s'inspirant du motif de la fleur de lotus ©Ye-ji Lee
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