Patricia Urquiola, une pensée libre
Portrait de Patricia Urquiola ©Valentina Sommariva

Patricia Urquiola, une pensée libre

Au moment de l’interview, Milan sortait d’une « pollution incroyable ». Un grand coup de vent par-dessus tout ça, et la ville était à nouveau vivable. Patricia Urquiola est née à Oviedo dans les Asturies et son enfance est liée à la mémoire des lieux, des formes, des odeurs. Son odeur de référence, c’est la Cantabrie, battue par les vents et les embruns de l’Espagne verte. Son esprit comme le Pays Basque et ses Pyrénées est Atlantique.


Fille, dans une fratrie de trois enfants, elle a su trouver sa place entre une sœur aînée mariée à un architecte et un frère cadet qui travaillait dans une banque. Elle était « celle du milieu », celle qui doit s’adapter, un cas typique entre un père ingénieur, basque, qui a déménagé dans les Asturies et une mère spécialiste en philosophie et philologie anglaise. De son père, elle garde l’image d’un homme séduisant, magique, « pas autoritaire du tout », un personnage « bello », dans tous les sens du terme : beau, généreux, ouvert d’esprit.

Pour son éducation, dans les années 70, elle est passée par l’Ecole des Ursulines d’Oviedo, avec comme professeurs les sœurs qui portent la coiffe mais qui l’après-midi n’hésitaient pas à remonter leur jupe pour faire faire un peu d’exercice à leurs pupilles/élèves attentives. Pour devenir ce qu’elle voulait devenir, architecte, elle doit quitter les Asturies pour Madrid où elle intègre le Politecnico. « Toute ma famille est une famille d’architectes, mes cousins, mes oncles… mon père était un architecte manqué. Il fallait que je m’éloigne. Il fallait que je bouge. Deux, trois ans à Madrid et je suis partie faire mon pre-Erasmus à Milan, un territoire beaucoup plus complexe. Quand je suis arrivée à Milan, j’ai découvert des matières plus complexes comme le design et je me suis positionnée entre architecture et design au Politecnico de Milan. J’ai toujours été une ‘bonne’ étudiante. J’étudiais mais j’aidais beaucoup aussi les autres à finaliser leur projet. Je crois beaucoup à l’entraide, à la collaboration qui donne à tous la possibilité de faire. Il faut bouger, bouger, aller voir, ne pas hésiter à partir au Japon, en Amérique, à explorer des territoires nouveaux. Il ne faut pas hésiter à sortir de son confort. »

‍

Les clients de Patricia Urquiola

‍

Le langage n’est pas une barrière pour Patricia Urquiola. Elle a appris le français à 6 ans et si elle pense en italien, elle rêve en français, en espagnol ou en basque. Son premier chef fut une femme, Maddalena de Padova avec qui elle a collaboré cinq ans. Mais comme elle y manquait d’un peu d’air, elle n’a pas hésité à partir chez Piero Lissoni chez qui elle avait la responsabilité du design. « C’est devenu un ami, et collaborer avec son bureau (80 personnes), un vrai plaisir. »

Son deuxième ‘premier client’ fut également une femme : Patrizia Moroso avec qui elle met au point son premier fauteuil (le Fjord) qui lui donne une grande confiance en elle. Dans les premiers chantiers sur lesquels elle travaille, il faut citer le Mandarin Oriental Hôtel à Barcelone, qui lui fait aborder la complexité d’un hôtel. « Maria Reig, avec qui j’ai collaboré sur le projet restera une grande amie pour la vie. C’est elle qui m’a élevé à la dimension complexe d’un projet d’architecture. J’aime travailler aussi sur des projets éphémères. Ce sont des dimensions, des échelles qui font partie de ma vie. »

‍

Tapis « Venus Power » by CC-Tapis
Design : Patricia Urquiola © Claudia Zalla

‍

En 2001, Patricia Urquiola ouvre son agence avec quatre, cinq personnes, une taille humaine. Le bureau en compte aujourd’hui 70. « Ce n’est pas une contradiction dans le rapport à la dimension. Je fais toujours plus de design et toujours plus d’architecture. Mais cela implique plus de personnel en matière de gestion. Pendant la pandémie, de nombreux projets ont été congelés. Mais ce fut une expérience intéressante et forte pour l’équipe rapprochée. Ma maison d’habitation colle à l’agence et cette continuité a été facile à gérer. »

‍

La famille, les modèles, les mentors de Patricia Urquiola

‍

En 1995, elle a une fille Giulia et dix ans plus tard Sofia qu’elle a beaucoup emmené dans ses voyages. « Nous avons grandi de manière organique. Les équipes travaillent en étroite collaboration et la recherche des matériaux est fondamentale avec un double accès pour le design. C’est une belle chose pour mon travail. J’ai travaillé avec de nombreuses compagnies avec la joie de voir les échantillons et les premiers prototypes. On doit tous faire beaucoup plus et on peut faire beaucoup plus »

‍

Table « Sengu » et Chaise « Dudet » by Cassina
Design : Patricia Urquiola © Valentina Sommariva

‍

« Je cite souvent comme mes mentors Achille Castiglioni et Vico Magistretti. Mais après ces deux années de pandémie, il faut réaliser que nous sommes dans une nouvelle jeunesse. C’est aujourd’hui l’espace de la révolution qui est associé à la jeunesse. Dans la période où l’on apprend, on peut parler de mentor mais la vie est devenue plus complexe, plus large. J’aime beaucoup lire les écrivains Gianluigi Ricuperati et Hans Ulrich Obrist qui recommande de ne jamais laisser quiconque dire que vous êtes éclectique. Éclectique est un mot limitatif et il faut savoir se laisser solliciter au-delà de notre secteur. La curiosité est essentielle et infinie aujourd’hui. »

Patricia Urquiola soutient l’idée que la coopération et la solidarité pratiquée tout naturellement par les femmes au sein de leur famille sont la voie qui permet de réformer la société civile. Elle est curieuse de Björk et de son approche musicale de l’espace. Elle se rêve en productrice comme Donna Haraway et n’hésite pas à citer Legacy Russell qui a inventé le Glitch Feminism, qui incarne l’erreur comme une perturbation du binaire de genre, comme une résistance au normatif.

‍

Sofa Sengu by Cassina
Design : Patricia Urquiola © Valentina Sommariva
Table basse Sengu by Cassina
Design : Patricia Urquiola © Valentina Sommariva

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

« Quand je faisais ma ‘thesis’, j’avais associé À la recherche du temps perdu de Proust à mes descriptions et je décrivais les maisons comme Marcel Proust que j’ai lu dans presque toutes les langues. Les personnages d’une maison font la philosophie de la maison. C’est Patrizia Moroso qui m’a initié à la forêt et à l’art avec cet aspect expansif de la nature qui submerge tout comme un blob. J’ai tenu des conversations avec Cassina pour mettre en valeur le travail de Charlotte Perriand, une grande amoureuse de la nature et toujours sur le fil de la recherche en matière d’habitat. Au Palais de Tokyo, j’aime aller puiser l’énergie à la Patti Smith d’une Anne Imhof qui fait performer sur le même espace-temps, acteurs, faucons ou drônes. »

‍

Une pensée caracole

‍

Passant de l’art à la philosophie, du bio-mimétisme à la biologie, du numérique aux sciences du vivant, Patricia Urquiola fonctionne comme une ‘boîte à outils’ et son rapport au monde ne s’envisage que par son rapport aux autres et inversement,  comment les autres sont pour elle. Cette fluidité, elle la puise dans le monde végétal et son ambition est de remettre les matériaux dans une circularité.

‍

Chaises Longues Biknit, Moroso, 2012
Design : Patricia Urquiola

‍

« Pendant cette pandémie, nous avons vécu avec des œillères, comme des chevaux de trait. Il faut élargir notre vision, ouvrir les yeux et réviser notre approche des choses et voir comment tout explose. Différents champs sont fondamentaux. Il n’y a pas d’algorithme qui mène le monde. La phase la plus évoluée de notre parcours, c’est la perception. Il faut garder nos antennes les plus ouvertes comme des biologistes ou des philosophes qui travaillent à réaménager des espaces publics. Je travaille avec Mutina sur les surfaces et les accompagne dans le déménagement de leur siège social. A Capodimonte, à Naples, je travaille sur une vision botanique de la porcelaine en travaillant à partir du moule comme base. Je glisse un bois autour. »

‍

Projet HYBRIDA en collaboration avec l’institut Casseli et la manufacture royale de Capodimonte. Edition limitée en porcelaine, exposée à l’EDIT NAPOLI 2021
Design : Patricia Urquiola © Serena Eller

‍

Projet HYBRIDA en collaboration avec l’institut Casseli et la manufacture royale de Capodimonte. Edition limitée en porcelaine, exposée à l’EDIT NAPOLI 2021
Design : Patricia Urquiola © Serena Eller

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

‍

Cecilia Alemani, la nouvelle commissaire de la Biennale d’art contemporain de Venise, a aussi choisi comme thème le ‘Milk of Dreams’ qui reprend les notions de la représentation des corps et la métamorphose, délicatement tout en effectuant en même temps le travail de rénovation de l’architecture. « Mes travaux se passent à différents rythmes et différentes intensités. Mon travail de direction artistique est celui qui me prend le plus de temps et peut courir sur deux ou trois ans. Il faut remettre les temporalités dans une vraie vision, donner des messages de proximité à la team tout en faisant l’effort de travailler à distance. Être près de ceux qui font de la 3D, c’est prendre le téléphone et leur parler. Une image ne peut pas être congelée. Il faut avoir beaucoup d’espace pour raisonner notre travail et élargir notre vision. Le numérique a élargi notre vision, a ouvert notre horizon. Il faut rentrer dans ce numérique. En février 2019, il y avait une Mostra en cinq parties sur mon travail à Madrid. La dernière partie sur la « contamination positive » comprenait également un projet avec Federico Pepe, ‘Don’t treat me like an object’ dans un tout petit espace avec un casque de réalité augmentée. Comment élargir cette expérience ? On rentrait dans une communauté de chaises qui dansaient le flamenco provoquant un mixte d’émotivité. On est là dans le metaverse. Je prône cette curiosité élargie de la biologie à l’art. »

‍

Rédigé par 
Bénédicte Duhalde

Vous aimerez aussi

Temps de lecture
4/11/2026
La Chance x Bernal & Semerciyan : entre structure et sculpture

Pour La Chance, le duo Bernal & Semerciyan s’est inspiré du principe de l’angle coupé pour imaginer la collection Ether, composée de quatre pièces - un fauteuil, un sofa, un miroir mural et un miroir sur pied -, toutes réalisées en bois d’orme.

‍

Fondé par Camillo Bernal et Graziella Semerciyan, le studio Bernal & Semerciyan développe une approche du design nourrie par l'architecture, l’histoire de l’art et les savoir-faire artisanaux. Pour leur première collaboration avec l'éditeur La Chance, les deux créateurs ont imaginé Ether, une collection qui repose sur le principe de l’angle coupé. Ici, l’élément géométrique ne se limite pas à une simple intention esthétique, mais devient le point de départ de la construction de chaque pièce. Une collection également inspirée de plusieurs travaux d’architectes du XXe siècle, à l’image de Goethe, Frank Lloyd Wright ou encore Rudolf Steiner. « Ils avait un principe qui est de partir d'un élément architectural et de le décliner dans tout l'intérieur. De notre côté, on a voulu partir de l'anthroposophie, qui se base aussi sur un élément architectural, tout en donnant une grande place à la matière. On a choisi de travailler l’orme qui a vraiment ce côté très dessiné du fil, qui est assez remarquable, et qui est intéressant en termes de patine et de vieillissement » raconte Graziella Semerciyan.

Collection Ether, La Chance x Bernal & Semerciyan © Paul Lackner

La matière comme élément de construction

Le choix de l’orme n’est en effet pas anodin, puisqu’il a été choisi pour son veinage prononcé et sa couleur naturelle. Les volumes sont réalisés à partir de plusieurs épaisseurs de bois assemblées, dont les jonctions restent volontairement apparentes, mettant en valeur les techniques de fabrication. « Camillo est architecte d’intérieur et il a toujours eu cette attention portée aux gestes de l'architecte. Quant à moi, j'ai vu beaucoup de mobilier historique et je cherche toujours à être juste par rapport à ce qu'on peut apporter à quelque chose que l’on connaît déjà, parce qu'on sait qu'on n'invente rien. » Avec Ether, La Chance poursuit ainsi son exploration d'un mobilier expressif, à la croisée de l'objet fonctionnel et de la sculpture, où les savoir-faire et la matière deviennent indissociables du dessin.

Collection Ether, La Chance x Bernal & Semerciyan © Paul Lackner

‍

Temps de lecture
3/11/2026
BrichetZiegler, designers-makers

Depuis 2010, le studio BrichetZiegler explore le design comme un terrain d’expérimentation permanent. Entre Paris et la Haute-Savoie, le duo développe une pratique libre où dessin, autoproduction et collaborations avec les éditeurs se nourrissent mutuellement.

‍

Pierre Brichet et Caroline Ziegler se rencontrent en 2006 par l’intermédiaire du collectif de designers Dito, pour lequel ils travaillent sur des projets d’expositions élaborées « à autant de mains que de personnes », en parallèle de leur activité en agence. Assez rapidement, ils commencent à se voir en dehors du collectif : « Très vite nous nous sommes retrouvés de temps en temps pour dessiner. Nous ne savions absolument pas où cela allait nous mener, il n’y avait pas de vision claire ; cela a commencé simplement, de manière spontanée. » Une spontanéité et une complémentarité d’idées qui finissent par les convaincre de créer leur studio en 2010, à la suite de l’élaboration de leur première collection phare : la gamme outdoor Week-end, qui sera d’abord éditée par Oxyo en 2012 avant d’être reprise par Petite Friture en 2017.

Collection Week-end, Petite Friture

Créer avec liberté

Au-delà de l’aspect purement design, le duo ressent surtout un besoin de liberté dans la création, nourri par l’émulation entre les deux designers qui conçoivent tous leurs projets ensemble, de la première esquisse à la finalisation. « Nous aimons avoir ce côté page blanche au démarrage d’un projet, où nous nous accordons une vraie liberté. Nous nous montrons beaucoup ce que nous faisons, nous en discutons et c’est ce qui généralement débloque les choses. Souvent, le déclic, c’est nous qui le provoquons. » Un déclic qui peut naître d’un croquis, d’une image ou d’une simple phrase, mais aussi à travers une maquette ou un prototype. Car fabriquer et donner vie aux objets n’est pas l’étape d’après, mais bel et bien une partie intégrante du processus. C’est ainsi que, au cœur de la Haute-Savoie, au sein d’un atelier familial devenu laboratoire, les designers testent, maquettent et prototypent la plupart de leurs pièces, en parallèle de leur travail dans leur studio parisien. Une double approche à travers laquelle chaque projet alimente le suivant et ouvre un champ d’expérimentations unique.

Table Drift, Theoreme Editions © Brice Chatenoud

Entre autoproduction et édition

En 2015, ils décident de pousser le procédé encore plus loin avec le projet By Hands, une collection d’objets en autoproduction et en série limitée qui leur permet de montrer l’étendue de leur savoir-faire et qui fera naître plusieurs collaborations. La lampe Ombre portée est repérée par DCW Éditions et devient Niwaki en 2023 – qui n’est autre que la lampe installée sur le bureau du président Macron. Les étagères en bois Feuilles volantes sont, quant à elles, reprises en céramique par l’éditeur Moustache sous le nom d’Isola, tandis que Pulpo s’empare de la chaise Fine Lame qui devient le fauteuil Pilota. « Le fait de fabriquer à l’atelier nous permet d’avoir le produit rapidement et sans frustration. Nous pouvons ainsi tester le confort, voir ce qui marche et repérer directement les points faibles. » Grands passionnés de chaises, ils présentent dans un tout autre registre, lors de la Paris Design Week 2023, « The Wild Chairs », une exposition de dix prototypes issus d’expérimentations. La série s’installe ensuite au Labo lors de la Design Week de Milan en 2024, avant d’être acquise par le CNAP.

Lampe Niwaki, DCW Editions

Côté édition, le duo compte de nombreuses collaborations, notamment avec Habitat sur la table Torii, Toulemonde Bochart avec le tapis Brindilles, Eventail et Facette ou encore la Maison Drucker avec la chaise Valmy, pour ne citer qu’eux. En parallèle, le studio poursuit sa collaboration avec Petite Friture autour de la gamme Week-end, dont une version de canapé outdoor est prévue pour début 2027. Fin 2025, ils présentaient avec Theoreme Editions la chaise en bois massif Drift, aux lignes brutes et aux allures de pièce de galerie, mais qui n’en reste pas moins fonctionnelle, tandis que la table a été dévoilée en mars dernier.

Tapis Facette, Toulemonde Bochart

Début janvier 2026 à l’occasion du salon Maison&Objet, ils dévoilaient le tabouret à roulettes tout-terrain Grid avec 13Desserts, ainsi que la chaise Cut, issue de la série Industrial Art, avec Pulpo. Pour ce qui est des collaborations à venir, le duo a plusieurs projets en cours, notamment un buffet pour Kann Design qui devrait être révélé en janvier, ainsi que de nouvelles lampes pour DCW, prévues au printemps.

Tabouret Grid, 13Desserts

Laisser une trace

« Nous n’avons jamais cherché à avoir un style reconnaissable d’un produit à l’autre. Nous préférons dessiner des formes sculpturales et expressives. Nous aimons imaginer des objets différents de ce qui existe déjà, parce qu’ils racontent autre chose. » Plus que la recherche d’une identité formelle, il y a d’abord l’envie de créer des pièces qui marquent – des « ovnis », comme ils aiment les appeler – à l’image du tabouret Mezzadro des frères Castiglioni et de la chaise Zig Zag de Gerrit Thomas Rietveld, qu’ils citent volontiers comme références. « Il faut beaucoup de patience et de résilience, mais, au fond, nous cherchons surtout à concevoir des objets qui ont une certaine force et qui peuvent s’intégrer partout, traverser les modes afin de tenir dans le temps. »

Canapé outdoor Week-end, Petite Friture
Temps de lecture
29/10/2026
L.I : un projet gonflé, Prix spécial du concours Mobilier national - Jeune création

Prix spécial du concours Mobilier national – Jeune création, la table et les chaises L.I imaginées pour le Conseil des ministres proposent de nouvelles approches du design contemporain grâce à la technique du Drop Stitch et du carbone recyclé.

L.I, deux lettres pour légèreté et innovation. Trouvé « un peu à la dernière minute », le nom de la table et des chaises imaginées par Yanis Bontemps, Paul Seiller et Victor Galineau privilégie le factuel au lyrisme des appellations. Une absence de fioritures en écho à l’approche du trio, constitué lors de leur dernière année d’études à l’Ensaama pour répondre à l’appel à projets du Prix de la jeune création du Mobilier national. Le défi ? Proposer un ensemble de mobilier facilement installable et pouvant être stocké sur un monte-charge pour la salle du Conseil des ministres de l’Élysée. Une double contrainte sur laquelle les trois designers travaillent pendant plusieurs années avec l’ARC. Livré pour les Journées du patrimoine 2026, le projet avait déjà été récompensé en 2020 par un Prix spécial imaginé pour ce projet.

© Julien Seiller

 

Une table gonflable

« Le concept initial de la table était de la faire gonflable pour qu’elle se déploie rapidement », explique Yanis Bontemps. L’idée porte les trois étudiants d’alors à s’intéresser au Drop Stitch fabriqué par la société Musthane. « Pour faire simple, il s’agit d’une membrane gonflable dont les deux parois, haute et basse, sont reliées entre elles par des fils de nylon cousus. Par un phénomène physique, la structure se met en tension lorsqu’elle est gonflée et offre quelque chose de très rigide avec une simple pression d’un bar. » Utilisée dans certains paddles, cette technologie est aujourd'hui principalement présente dans le secteur militaire, notamment sous forme de coussins pour la réparation d’ailes d’avions.

Autoportant, le Drop Stitch amène le studio à imaginer une table dans laquelle le monte-charge n’est pas un simple outil de transport, mais devient un élément constitutif. Utilisé comme pied central, le chariot est pourvu d’une structure dépliable dotée de huit pieds en aluminium sur lesquels se déploie le plateau elliptique. « Ce projet était surtout guidé par des contraintes sémantiques plus que par la technologie. Au début nous avions imaginé une table ronde, mais c’était difficile à replier et ce n’était pas dans les codes habituels. Donc nous nous sommes laissé guider par les codes existants » raconte Paul Seiller.

©Julien Seiller

 

Faire parler la matière brute

Pour accompagner cette table, les trois designers ont dessiné seize chaises. Réalisées à partir de 56% de résine biosourcée provenant de filières végétales et d’une mousse époxy, elles ont également été l’occasion de travailler le carbone recyclé. « Pour que la chaise soit en accord avec la praticité de la table, nous étions partis sur ce matériau léger. Mais ça nous a amené à se demander comment utiliser de manière responsable une matière loin d’être "écolo". » Les designers se tournent alors vers Workshape. « En chauffant à très haute température des déchets issus de différentes filières, comme l’automobile, cette entreprise parvient à séparer les composants dont le carbone. En travaillant avec elle on a pu récupérer le carbone sous forme de feutrine que nous avons moulée puis cuite. » Une technique de recyclage à l’origine des coques de sièges aux lignes tendues et aérodynamiques. « Notre envie était de faire parler la matière brute. Faire entendre un langage industriel à travers le mobilier d’exception. C’était relativement exploratoire, d’autant qu’aucune des deux sociétés sollicitées n’avait fait de mobilier jusque-là. » Outre l’anodisation et la maroquinerie, ce projet concentre des technologies appliquées pour la première fois au secteur du design contemporain. Des approches nouvelles qui enrichissent, grâce aux idées des trois designers et à l'innovation de l’ARC, l’étendu des techniques et savoir-faire français.

Temps de lecture
29/10/2026
À EspritContract, une chambre qui déraille

Pour sa quatrième édition, qui se tiendra Porte de Versailles du 21 au 24 novembre, le salon EspritContract présente « La chambre qui déraille ». Une exposition portée par Figurz, CHHO Studio et Malvaux Interior, qui donne à voir les défauts récurrents de la conception hôtelière.

Il paraît que l’on apprend de ses erreurs. En architecture, c’est un petit peu plus compliqué. Défauts altimétriques, d’homogénéité ou opérationnels, leur diversité ne connaît pas de limites. Une problématique mise à l’honneur d’EspritContract cette année. Pour sa quatrième édition, le salon parisien qui se tiendra du 21au 24 novembre, Porte de Versailles, dévoilera une petite mise en scène pleine d’humour intitulée « La chambre qui déraille ». Sorte de capsule de sensibilisation aux obstacles que subissent les acteurs de l’agencement, l’exposition a été imaginée par trois acteurs du marché. Initié par le bureau d’études Figurz, à l’origine d’une application de budgétisation FF&E/OS&E dédiée aux projets hôteliers, le projet a été réalisé en partenariat avec le studio d’architecture intérieure CHHO et l’agenceur Malvaux Interior.

« La chambre qui déraille » ©EspritContract

‍

Les mystères de la chambre jaune

Installée à deux pas de « la place du village » où se dérouleront les talks, la chambre de 42 m² a été imaginée sur le plan d’une chambre d’hôtel classique, la salle de bains en moins. Les visiteurs seront donc amenés à y découvrir un lit, des tables de chevet et un grand dressing. Un espace imaginé par les trois sociétés, souvent confrontées au manque d’anticipation ou aux oublis qui émaillent le secteur du contract. «Nous travaillons ensemble régulièrement, mais ce projet, un peu particulier, a été l’occasion de se mettre autour d’une table pour lister les erreurs que nous voyons passer et pour les reproduire volontairement », explique Martin Bretecher, fondateur de Figurz. Du lit trop large nécessitant deux matelas à la prise électrique de dernière minute qui dénote des autres, « La chambre qui déraille » multiplie les faux pas esthétiques et fonctionnels. « Ce que nous montrons peut sembler amusant dans ce cadre, mais il faut comprendre que chaque défaut a des conséquences sur la gestion de l’établissement, que ce soit en termes d’entretien ou de coût. » Une exposition presque manifeste, voulue aux antipodes de l’effet de style. Totalement lissée par un monochrome jaune, l’espace ne sollicite pas le goût, mais propose de réfléchir à la manière dont les erreurs peuvent être évitées. « L’hôtel incarne la ligne de crête entre le prosaïque et le poétique ; le conceptuel et le pratique », résume Martin Bretecher. Un environnement complexe dans lequel chaque acteur doit pouvoir apporter son savoir-faire et son langage au service du beau, mais surtout d’une certaine logique d’exploitation.

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir chaque semaine l’actualité du design.