TRIBUNE "Quel avenir pour le jeune designer industriel dans un monde en crise ?"

TRIBUNE "Quel avenir pour le jeune designer industriel dans un monde en crise ?"

« En 2020, le designer industriel mène encore et toujours un combat quotidien pour que son domaine d’expertise soit reconnu et valorisé au même titre que celui d’un ingénieur ou d’un architecte…  (…) À l’aube d’une nouvelle crise mondiale, peut-être plus importante que celle de 2008, de nouvelles opportunités vont s’offrir à nous pour réinventer ensemble notre société. Les personnes qui refusaient hier encore de rebattre les cartes, ne pourrons plus nous ignorer ». Tribune de Quentin Lepetit

“Engagez-vous, qu’ils disaient !”

« En 2009, j’intégrais, sur fond de crise économique, la renommée école de design industriel, l’ENSCI – les ateliers. Le discours de rentrée du directeur de l’époque, Alain Cadix, était alors : « Notre société doit se réinventer ! C’est à vous, futurs designers d’élites, qu’il appartient de changer les choses, de transformer et d’accompagner l’industrie vers ce changement. ». Jeunes légionnaires du design, fraîchement engagés et légèrement candides, nous étions alors galvanisés, remontés à bloc pour devenir les porte-drapeaux d’un monde à réinventer.

Au fur et à mesure de mes expériences professionnelles et en glanant ici et là les ressentis de mes confrères et amis, je me suis finalement rendu compte que les grands groupes industriels français n’accordent que trop peu de pouvoir aux designers. En dehors de quelques exceptions, notre marge de manœuvre reste plutôt réduite et notre métier souvent mal compris. Même si notre profession a cru démontrer au fil des années à quel point son apport était précieux, il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, le design industriel reste une discipline méconnue et incomprise par la grande majorité des gens. En 2020, le designer industriel mène encore et toujours un combat quotidien pour que son domaine d’expertise soit reconnu et valorisé au même titre que celui d’un ingénieur ou d’un architecte…

La France n’est pourtant pas avare de grands noms en la matière. Je pourrais citer par exemple certains pionniers du design industriel comme : Jacques Viénot, Roger Tallon, Raymond Loewy, JeanProuvé, Charlotte Perriand, Henry Massonnet… Mais aussi les plus contemporains: Marc Berthier, Philippe Starck, Jean-Marie Massaud, Patrick Jouin, Jean-François Dingjian, Jean-Louis Frechin, etc., qui ont permis et permettent encore aujourd’hui, à un certain design français de rayonner à travers le monde.

Mais qui sont les jeunes designers industriels d’aujourd’hui ? Comment exercent-ils leur métier ? Sont-ils réellement devenus des acteurs du changement de la société, comme le souhaitaitAlain Cadix dans son discours de 2009 ou sont-ils devenus de simples pions sur l’échiquier d’une industrie qui peine à se réinventer ?

Bien sûr, on peut encore observer quelques rares concepteurs qui font perdurer le mythe du designer star, avec des séries d’objets destinés aux publics les plus aisés, où seul l’esthétique prime. C’est d’ailleurs encore et toujours ce même “design” dont on parle la plupart du temps dans les médias mainstream (à ce titre, la rubrique « Design » du journal Le Monde m’a toujours doucement fait sourire). Pas étonnant qu’en 2020, il y ait toujours une méconnaissance totale de la part des individus, des entreprises, des institutions, sur ce que peut être la profession de designer industriel (l’expression bien française « c’est design ! » qui, dans le langage familier, permet de qualifier quelque chose d’esthétiquement beau, participe elle aussi à la confusion générale).
Je constate avec étonnement que la plupart des jeunes aspirants designers que j’ai côtoyé durant mes études, ont tout simplement changé de route. La majorité d’entre eux ont choisi d’exercer un métier sans rapport direct avec la création industrielle. Est-ce dû au manque d’offre d’emploi sur le marché ou est-ce que le combat en tant que designer était trop dur à mener par manque de considération des employeurs ?

« Engagez-vous, qu’ils disaient ! ».

Ce qui est certain, c’est que la réalité du marché de l’emploi en sortie d’école en a amoché plus d’un ! Les autres anciens étudiants avec qui je suis resté en contact, exercent en général en tant que designer Ui/Ux, designer de service, designer produit, directeur artistique ou encore consultant en « design thinking » pour des entreprises en quête“d’innovation”…

C’est à tous ces designers là que je souhaite m’adresser. À ces rescapés de la profession, qui, s’accrochant aux branches qu’on leur tend, tentent de vivre, tant bien que mal, de ce métier passionnant. Peut-être continuent-ils de croire qu’ils ont toujours pour mission de changer la société en l’accompagnant vers un modèle plus vertueux ?

Chers confrères, j’ai envie de vous dire que cela est encore possible ! À l’aube d’une nouvelle crise mondiale, peut-être plus importante que celle de 2008, de nouvelles opportunités vont s’offrir à nous pour réinventer ensemble notre société. Les personnes qui refusaient hier encore de rebattre les cartes, ne pourrons plus nous ignorer. Ainsi, malgré nos déceptions passées, malgré notre lassitude à devoir sans cesse expliquer notre métier, malgré les beignes, nous pourrons prouver notre légitimité. Même si le combat est loin d’être gagné d’avance, nous devons garder cet objectif en tête. Chaque petite victoire, liée à la précédente, peut produire les changements dont notre société à besoin. Dans ce monde complexe, à nous de réinventer nos manières de produire, de créer, de concevoir, afin de préserver notre écosystème ! À nous de contester une proposition, un projet, qui irait à l’encontre des enjeux sociétaux de notre époque ! À nous de remettre en question les produits et services que l’on donne à consommer ! À nous de choisir quelles sont les technologies les plus respectueuses de l’environnement (Low-tech Vs High-tech) ! À nous de réfléchir aux pratiques de conception équitable (« design équitable ») qui mettent en symbiose le contexte, les fondamentaux physiques, les ressources et les usages ! À nous de participer, aujourd’hui et maintenant, à la prise de responsabilités sociétale du secteur industriel ! Enfin, à nous de concevoir avec intelligence, éthique, responsabilité et solidarité…

À l’heure où un organisme nanoscopique (Coronavirus) nous montre à quel point nos modes de production, nos modes de consommation et notre système économique tout entier s’avèrent faillibles, plus que jamais, nous devons nous impliquer pour produire ces changements sans concession dont l’humanité a besoin. Nous devons nous remémorer nos engagements de départ, nous rappeler notre engouement de jeune recrue, lorsque tout était possible et que nous n’avions peur de rien. »

Quentin Lepetit, cofondateur de Retreeb

Ancien étudiant de l’ENSCI, Quentin Lepetit a travaillé comme designer produit, designer graphique et web designer. Aujourd’hui, il se consacre pleinement au projet Retreeb, dont il est cofondateur : l’objectif est de créer une nouvelle plateforme de paiement, qui propose des commissions interbancaires minimales, et dont un tiers des bénéfices générés soit  placés dans des projets RSE. Retreeb est soutenu par France Innovation, et incubé à la Station F et au sein de The Garage.

Rédigé par 
Nathalie Degardin

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20/4/2026
Le Design Défilé met en lumière les enjeux de demain

Porté par le French Living in Motion, le Design Défilé, scénographié par l’agence JAKOB+MACFARLANE, met en avant 53 créations françaises illustrant chacune les défis auxquels le secteur du meuble doit aujourd’hui faire face. L’événement réunit ainsi, autour d’une ambition commune, des marques et des maisons engagées en faveur du made in France et de la durabilité.

Au cœur de Brera se tient un défilé pas comme les autres. Initié par le French Living in Motion, l’événement regroupe, jusqu’au 26 avril, 53 créations françaises, dont 38 pièces de mobilier. Parmi elles, 28 marques se mobilisent pour défendre un ensemble ancré dans les enjeux contemporains de durabilité. « Derrière l'appellation French Living, il faut bien comprendre que c’est une alliance entre l’ameublement français qui regroupe plusieurs marques pour les accompagner dans la mutation de la société, et le french design qui a pour vocation d’impulser l’innovation dans le secteur du meuble par le prisme du design. En d’autres termes, cette union, initiée en 2024, a pour vocation de faire rayonner le meuble français durablement. Et c’est tout le sens d’« In Motion » qui incarne cet esprit de dynamisme », explique Catherine Vereecke, directrice de la communication et des marchés pour l’Ameublement français.

©MOFO_Francesca Zama


Le collectif a ainsi puisé dans un large éventail de PME et d’ETI, actives aussi bien dans l’hôtellerie que dans le résidentiel. La sélection se déploie en deux espaces. Pensé comme un premier aperçu de la création design, le French Design présente 15 pièces de mobilier, indoor et outdoor, signées notamment par Andrée Putman, Elliott Barnes ou OUD Architecture, et éditées par des fabricants français tels qu’Airborne, Atelier Sumbiosis, Maison Pouenat ou Siegeair. Cette sélection est complétée par une seconde, mettant en lumière 13 maisons françaises, patrimoniales ou contemporaines, chacune présentant trois pièces emblématiques de son identité. Une manière, pour des maisons comme Franck Genser, Mercœur Édition ou Sokoa, d’exposer l’étendue de leurs savoir-faire et la créativité qui les caractérise. Selon Catherine Vereecke, « au-delà de la dimension patrimoniale, cette sélection a surtout été pensée pour envisager le mobilier comme une création en mouvement, en lien avec le corps, le geste et le temps ».

©MOFO_Francesca Zama


Une scénographie à la mode

Véritable fil conducteur de l’événement, la durabilité des pièces, tout autant que celle des entreprises et de leurs process, a incité les initiateurs de ce projet à faire de nouveau appel à l'agence JAKOB+MACFARLANE. Après avoir déjà collaboré à de nombreuses reprises avec le French Design, l’agence réinterprète cette fois-ci les codes de la mode. Reprenant l’idée d’un podium réalisé en bouleau et jouant avec la lumière, le duo s’est aussi et surtout penché sur la notion fondamentale du collectif : le mouvement. « L’idée qui nous a guidé pour cette scénographie était la volonté d’interroger le design. Comment les gens le perçoivent-ils, qu’en retiennent-ils, qu’en attendent-ils dans un monde complexe de polycrise ? Mais l’enjeu était également celui de l’évolution. » Considérant que le mobilier est bien plus que fonctionnel et qu’il influe également sur le lieu, les designers ont imaginé mettre en scène le pouvoir des meubles sur l’espace et sur l’homme. Le visiteur est ainsi invité à cheminer le long du podium, qui traverse l’espace de la cour extérieure vers l’intérieur. « Ici, rien n’est cloisonné. L’idée est de vivre le lieu au gré des éléments, en laissant libre cours à l’expression des savoir-faire. » Une manière de faire dialoguer les pièces et les savoir-faire, dont certains n’ont pas évolué depuis le XVIIIe siècle, mais qui se retrouvent aujourd’hui plus que jamais sous les projecteurs, à une époque où le sourcing local importe tout autant, sinon plus, que le geste traditionnel.

©MOFO_Francesca Zama
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15/4/2026
À la Carpenters Workshop Gallery, la sobriété en dialogue avec l’exubérance

La Carpenters Workshop Gallery expose jusqu’au 1er août une sélection de designers contemporains. Parmi eux, l'artiste Ingrid Donat dont les œuvres ont été mises en regard avec des pièces de Pierre Jeanneret, pour certaines repensées.

Il est souvent plus facile d’engager une discussion lorsque tout le monde parle la même langue. Et quand ce n’est pas le cas, reste à trouver un dialecte commun. Pour l'exposition Dialogues, la Carpenters Workshop Gallery située au 54 Rue de la Verrerie, dans le quatrième arrondissement de Paris, a choisi de réunir un corpus d'œuvres hétéroclites, mais toutes (ou presque) très contemporaines. Une articulation autour de laquelle se retrouvent une douzaine de designers et d’artistes dont les frères Campana, Nacho Carbonell, Rick Owens Furniture ou encore Wendell Castle. Des personnalités différentes dont les univers parviennent néanmoins à communiquer grâce à une scénographie valorisant les correspondances, notamment chromatiques, au gré des trois niveaux de la galerie. De quoi laisser entrevoir, à défaut de techniques communes, l'omniprésence de savoir-faire particuliers.

©Benjamin Baccarani

Une discussion hors du temps

Au rez-de-chaussée de l’exposition, c’est une autre forme de dialogue que la galerie a souhaité instaurer. Plus abouti que les autres, celui-ci ne conjugue plus les esthétiques, mais les fusionne, et ce, par-delà les époques. Ainsi, Ingrid Donat, spécialiste du bronze, ouvre un dialogue avec les pièces de Pierre Jeanneret. Parmi elles, deux Committee chairs et un Lounge Set ont pour l’occasion été retapissés par l’artiste contemporaine. Outre la nouvelle expression stylistique donnée par la toile de jute, elle propose une lecture plus contemporaine de l’objet tout en conservant, de par le choix de ce textile connoté industriel, l’âme de ce mobilier dessiné au milieu du siècle dernier. À cela s’ajoute également un bureau revetu en cuir et décoré des motifs signatures de l’artiste. Un langage pictural et ornemental que l’on retrouve sur de grandes compositions tapissant les murs de la galerie. Une manière de démontrer que l’art contemporain peut encore faire évoluer ces icônes modernistes déjà bien assises.

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21/4/2026
L'univers coloré de Giulio Ridolfo exposé par Kvadrat

Pour sa participation à la Design Week de Milan 2026, Kvadrat dévoile cette année deux expositions, l’une en hommage au designer Frans Dijkmeijer et la seconde dédiée à la nouvelle collection Twisted Flowers repensée par Giulio Ridolfo. L’occasion pour ce dernier, régulièrement désigné comme le maître de la couleur, de nous parler de son travail et de son approche.

Figure devenue incontournable dans le monde du design textile, Giulio Ridolfo collabore depuis 2007 avec Kvadrat. Issu du monde de la mode, celui qui habille aujourd’hui les meubles est à l’origine de plusieurs best-seller de la marque danoise parmi lesquels Canvas 2, Remix, Steelcut ou encore Zulu. Avec une approche basée sur la couleur mais très liée à la dimension technique du fil, le designer développe un langage coloré, vivant et résolument contemporain dans lequel l’innovation occupe une place centrale. Son processus créatif est souvent décrit à mi-chemin entre l’intuition, l’anthropologie et une forme de botanique autodidacte. Et c’est justement guidé par des inspirations florales qu’il s’est intéressé à une archive de Frans Dijkmeijer repensée et déclinée en 21 coloris. Un travail technique et stylistique dont nous parle Giulio Ridolfo à l’occasion de l’exposition “In Rainbows”. Et pour découvrir la collection mise en scène par l’architecte Lorenzo Bini, rendez-vous au showroom Kvadrat de Milan, Corso Monforte 15.

©Kvadrat

À l’occasion de la Design Week de Milan, Kvadrat présente l’exposition “In Rainbows” où l’on pourra découvrir la collection Twisted Flowers. De quoi s’agit-il ?

Twisted Flowers est une histoire de composition entre mon travail et celui de Frans Dijkmeijer. Cette collection est une reprise d’un tissage du designer - disparu en 2011 - que nous avons repensé avec une véritable attention à l’aspect tactile et visuel. Comme souvent, et c’était une passion commune avec Frans, j’ai travaillé la couleur en m’inspirant des fleurs. Nous avons collaboré avec une entreprise pour sélectionner des plantes de saison, pas exotiques, mais liées à notre environnement. On retrouve par exemple le rouge de la Fritillaria imperialis, le bleu du Ceanothus thyrsiflorus et le jaune du Gossypium qui composent presque un bouquet. J’ai cherché à traduire en couleurs l’expérience même de cueillir des fleurs, en les observant attentivement et en m’immergeant dans des peintures florales comme Le Rêve d’Odilon Redon que j’ai vu à Berne il y a des années. J'ai été frappé par un sentiment de suspension. Ce n’était pas vraiment onirique, mais suspendu, avec des couleurs indéfinies et une figure méditative. Bien sûr, ce que nous avons fait n’est pas une traduction littérale, le bleu n’est pas simplement bleu, et le rouge n’est pas rouge. Ce n’est pas comme utiliser un nuancier Pantone, ce que je n’aime pas du tout. Mais nous avons sélectionné des couleurs capables de créer une sorte d’interférence, une belle vibration, une pixellisation de la peau de l’objet.

Et vous présentez cela dans une mise en scène particulière…

Absolument. La partie showroom est habituellement plutôt celle des commerciaux, mais pas ici. Au début, j’avais pensé faire appel à un fleuriste mais j’ai finalement préféré travailler avec le bâti grâce à l’architecte milanais Lorenzo Bini. L’idée était d’envahir la structure, la transformer avec un effet plus fantaisiste, un peu magique. Je ne voulais pas d’un espace propre et minimal, mais créer un passage agréable où l’on peut rester et apprécier la qualité des couleurs. Dans cette cabane, il y a aussi du mobilier, que ce soient des standards comme le design danois ou italien contemporain, mais aussi des grands noms comme Carlo Scarpa, Cecilie Manz, Finn Juhl ou Jean Nouvel. Et puis comme je suis très attiré par la musique, j’ai collaboré avec un programmateur musical à Milan. Nous avons prévu quatre performances avec une approche basée sur la vibration, l’intuition, et le phasing qui est une technique utilisée par Steve Reich. En fait, cette installation tient presque du manifeste.

©Kvadrat

Précédemment vous évoquiez le travail de Frans Dijkmeijer à qui Kvadrat consacre une exposition biographique à la Triennale. Quelle relation entreteniez-vous avec lui ?

La relation avec Frans a commencé par un grand respect mutuel. Il pensait en noir et blanc pour révéler les défauts et la beauté de la construction, tandis que je travaillais librement la couleur. Ça a été le point de départ de notre relation. À l’origine, je viens de l’industrie de la mode où j’ai été habitué à manipuler des textiles pour des robes, et puis depuis une quinzaine d’années je travaille pour des pièces de mobilier. Je suis devenu coloriste progressivement, avec une longue pratique dans la sélection des teintes, des textiles et des matérialités pour des entreprises du secteur du meuble. D’une certaine manière, mon occupation première était d’aider le projet à être vu, du prototype jusqu’à la solution industrielle, et c’est ce que j’ai fait avec Vitra ou Moroso avec qui j’ai commencé. Lorsqu’on m’a proposé de travailler avec la marque, je connaissais le design textile mais je ne voulais pas devenir designer textile. En revanche, je voulais bien intervenir sur la couleur, à condition d’instaurer un dialogue avec le créateur, et il se trouve que intervenir sur la couleur, à condition d’instaurer un dialogue avec le créateur, et il se trouve que c’était Frans Dijkmeijer. L’un de mes premiers exercices à ses côtés a été de réaliser une coloration sur un tissu avec un grain très marqué, un pinpoint ce qui ressemble à des grains de riz. C’est comme ça qu’est né Steelcut dont le nom vient de « Cut Steel » qui était est une technique de l’époque victorienne, où l’on découpait le fer en forme de diamant pour rappeler l’éclat des pierres précieuses. Ça a été un projet fondateur qui a défini ma position.

Vous êtes coloriste mais votre regard sur le textile est aussi empreint de technicité notamment avec le tissage à trois fils ?

L’idée que je travaille avec trois fils est devenue célèbre, mais en réalité je peux travailler avec cinq, six ou un seul. Tout dépend de la situation. Je suis très attiré par la gouache des artistes du XXe siècle, comme Paul Klee, ou par une certaine musicalité, comme chez Sibelius. Pour moi, la complexité d’une construction donne une qualité supplémentaire à la couleur. Il m’est arrivé de voir Frans utiliser un fil blanc avec deux noirs pour révéler les erreurs éventuelles dans le tissage et comprendre l’élément perturbateur. C’était une manière artisanale d’enrichir ses créations. Mais en parallèle, travailler avec Kvadrat m’a appris une grande rigueur. Leurs textiles doivent durer, être reproductibles, et l’approche en est presque scientifique. On ne peut pas avoir de variations incontrôlées. Dans ce contexte, l’idée de travailler avec trois couleurs est née comme une intuition. Je voulais comprendre quelle vibration pouvait apparaître en ajoutant un troisième fil. Quand on a mis au point Steelcut Trio, les résultats étaient étonnants car il y avait un effet changeant, comme dans la soie ou le taffetas, mais avec une différence essentielle. Là où le taffetas a deux faces, ici, il y en a trois. Ça crée une profondeur, une relation d’ombre et de lumière, une sorte de perspective. Cette recherche, nous l’avons poursuivie en nous inspirant de textiles différents, jusqu’à créer un fil composé de trois couleurs distinctes. Chaque fil devenait lui-même un mélange complexe. Deux fils ainsi construits donnent une impression d’infini où la couleur n’est jamais fixe. C’est le savoir-faire technique qui a donné Remix, et que nous continuons de développer aujourd’hui.

©Kvadrat

La vibration des couleurs, la notion d’instabilité, de mouvement… il y a un côté vivant qui ramènerait presque à la mode, non ?

Le mouvement est inhérent à la mode car les textiles sont sur des corps et ils bougent. On a une sorte de troisième dimension qu’il faut prendre en compte. Quand je travaille avec un textile pour le mobilier, c’est davantage sculptural. On peut tourner autour. Et puis le mobilier a la particularité de pouvoir se doter d'accessoires ou d’ajouts qui peuvent modifier les impressions et les ressentis. Le tissu en fait partie. Avec certaines fibres comme celles de Kvadrat, la structure doit être robuste, mais l’étoffe peut donner une autre impression, de légèreté par exemple. Ça c’est propre au mobilier.

De ce point de vue là, considérez-vous le textile comme une sorte de filtre ?

Si vous faites référence à la sémiologie comme Roland Barthes, c’est un filtre. Mais en réalité, ça n’en est pas un. Le tissu est la première chose que vous touchez, c'est la peau d’un objet. Et en ça, c'est très sensuel, puisque quand vous voyez un meuble, vous le touchez d’abord, puis vous dites « quel beau canapé », « quel bel objet »… C’est, disons, en synchronie avec la forme de l’objet. Le filtre intervient quand vous filtrez l’information, quand vous commencez à considérer si c’est le bon textile, le bon canapé pour un usage donné ou la bonne couleur… enfin il me semble. Mais je suis coloriste et être coloriste signifie que l’on commence par le fil, et non par la coloration finale.

©Kvadrat
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10/4/2026
Chez String Furniture, la gamme Museum s’agrandit

Avec le Piédestal et le Trolley, String Furniture diversifie sa collection Museum. Dessinées par les Suédois de TAF Studio, ces deux nouvelles typologies, destinées à la sphère domestique, poursuivent l’héritage minimaliste et mobile de la marque.

Initiée pour la rénovation du Musée national de Stockholm en 2018, la collection Museum s’enrichit aujourd’hui du bout de canapé fixe Piédestal et du Trolley. Si le premier prolonge la logique d’exposition domestique chère à String Furniture, le second se distingue par une typologie plus inattendue. Faisant suite au bougeoir et à la table d’appoint conçus quelques années auparavant, ce petit chariot s’inscrit dans la continuité d’une collaboration entre deux visions contemporaines du design suédois. Avec ses lignes pures et sa construction orthogonale, la gamme convoque des références industrielles. « Nous nous sommes beaucoup inspirés d’objets utilitaires et plus globalement du monde de l’industrie. C’est ce qui explique notre palette de couleurs ou encore les formes des modules rappelant les poutres en I », explique Mattias Ståhlbom, cofondateur du studio. Un dépouillement autant qu’« une approche pragmatique », traduite notamment par le traitement monochrome de la matière. Le meuble s’efface ainsi au profit des objets qu’il accueille, devenant un support presque muséal pour le quotidien.

Museum Trolley par TAF Studio ©String Furniture


Le mouvement comme geste de design

Forts de « cette bibliothèque de constructions et de formes mise en place progressivement avec la création des modules Museum », les designers ont imaginé « un petit meuble dynamique et étroit, dessiné pour s’adapter à de nouveaux emplacements où un chariot peut se glisser et être utile ». En dépit de ses étagères fixes, le Trolley fait du mouvement un principe central grâce à ses roulettes. Au-delà du contraste formel avec la construction rectiligne de l’objet, ce détail lui confère une véritable polyvalence d’usage. « Pour nous, la dimension utilitaire des objets et leur capacité à bien vieillir doivent susciter une forme d’attachement. » Une vision à long terme, fondée sur l’évolution et l’usage, qui rejoint pleinement l’ADN de String Furniture.

Museum Trolley par TAF Studio ©String Furniture


Deux créations dans la continuité

Fondée en 1949 par les architectes Nisse Strinning et Kajsa Strinning, String Furniture s’impose comme une figure majeure du design scandinave grâce à une approche rationnelle et évolutive du mobilier. En développant dès l’origine le String System, une structure légère et modulable restée presque inchangée depuis plus de 75 ans, la marque a su s’adapter aux mutations des modes de vie. Cette pérennité repose notamment sur la sobriété visuelle du système initial. Depuis, la gamme s’est enrichie en passant du format compact String Pocket aux évolutions contemporaines comme Pira G2, réinterprétée par Anya Sebton et Alexander Lervik. Fidèle à cette continuité, la marque s’ouvre aussi à des collaborations ciblées, prolongeant son esthétique et son identité fonctionnelle. Outre TAF Studio, les Suédois de Form Us With Love ont développé plusieurs extensions, dont la solution de rangement modulaire Center Center destinée aux espaces de travail grâce à ses cubes métalliques. Véritablement structurantes, ces collaborations sont pour l’entreprise nordique autant d’occasions de conjuguer un héritage moderniste et un certain renouvellement stylistique. De quoi maintenir un dialogue entre rigueur industrielle et usages contemporains pour String Furniture.

Ci-dessous : Museum Piédestal ©String Furniture

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