Livre

À l’occasion de la parution de l’ouvrage The Eames Houses, son auteur, Eckart Maise, et Antonio Navarro, directeur créatif de Kettal, reviennent sur la vision pionnière et créative du célèbre couple d'architectes américains.
Couple mythique de l’architecture, Charles et Ray Eames ont participé à faire entrer le modernisme dans le secteur de l’habitat. Près d’un siècle après leurs réalisations les plus célèbres, la maison d’édition Phaidon publie « The Eames Houses ». Plus qu’une monographie, l’ouvrage développé pendant deux ans revient sur huit projets explorant la préfabrication, la flexibilité ou encore les matériaux industriels. L'architecture n'est pas ici un exercice stylistique, mais un système généreux au service de la vie quotidienne. Pour revenir sur cette philosophie, nous avons posé quelques questions à Eckart Maise, ancien directeur de la création chez Vitra, mais également collaborateur de longue date de la famille Eames, et à Antonio Navarro, directeur artistique de l’entreprise espagnole Kettal qui lançait en avril dernier, la commercialisation d’un Pavillon Eames.

Pour commencer, pourriez-vous rappeler le contexte qui a vu naître les maisons Eames ?
Eckart Maise : Ces maisons sont apparues aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, la grave pénurie de logements coïncidait avec un modèle industriel, désormais capable de produire des composants standardisés à très grande échelle. Il se trouve qu’en Californie, la population augmentait rapidement et l’évolution des modes de travail et de la vie familiale appelaient de nouvelles formes d’architecture domestique. Donc le programme Case Study House est lancé en 1945 par la revue Arts & Architecture de John Entenza. Il s’agissait de demander aux architectes de mettre les avancées dans le domaine des matériaux au service de logements modernes et économiques. Charles et Ray Eames ont conçu la maison comme un système plutôt que comme un objet à proprement dit. C’est-à-dire en favorisant une structure légère assemblée à partir de composants facilement disponibles et capable de s’adapter à différents sites, occupants et modes de vie.
Donc l’idée fondamentale des Eames était de créer un design modulaire industrialisé ?
Antonio Navarro : Absolument. Charles et Ray ont démontré que cette idée était viable à travers l’Eames House. Mais sa transformation en un système industriel pouvant être produit et distribué à plus grande échelle n’a pas fonctionné. Le concept était probablement simplement trop en avance sur son temps. À la fin des années 1940, nombre des matériaux, composants et technologies nécessaires pour produire efficacement ce type d’architecture n’existaient pas encore ou n’étaient pas suffisamment accessibles. L’Eames House elle-même a été construite à partir de composants industriels initialement fabriqués pour d’autres usages. D’ailleurs, Charles et Ray ont développé une maison préfabriquée pour Kwikset, destinée à une production en série, mais l’entreprise a changé de propriétaire puis a fait faillite avant que le prototype puisse être construit.
L’architecture est beaucoup plus difficile à industrialiser que le mobilier. Chaque projet doit répondre à son climat, à sa localisation, à ses fondations, aux réglementations locales, aux réseaux et à la logistique. Donc l’idée était juste, mais il manquait un écosystème technique et industriel nécessaire pour la rendre possible. Aujourd’hui, nombre de ces conditions existent enfin.

C’est ce qui a été démontré en avril à la Triennale de Milan avec le lancement d’un Pavillon Eames. Comment Kettal et le Eames Office ont-ils collaboré pour concevoir cette version 2026 qui n’est pas la réplique d’un plan, mais le prolongement d’une vision ?
EM : Le pavillon est né d’une recherche dans les archives consacrée aux maisons expérimentales et aux systèmes constructifs développés par Charles et Ray entre 1945 et 1955. L’Eames Office et Kettal ont traduit leurs principes récurrents — une trame structurelle, des composants préfabriqués et des panneaux de remplissage interchangeables — en un kit de pièces contemporain. Pour Kettal, la marque s’est imposée naturellement parce qu’elle possédait déjà une expérience dans la construction en aluminium et notamment de pavillons modulaires. Ses capacités d’ingénierie et de fabrication ont permis de faire aller les idées des Eames au-delà du prototype. L’idée n’était pas de reproduire un projet historique unique, mais de développer un système adaptable pouvant être fabriqué, configuré et étendu en fonction des exigences actuelles.
Et ces exigences ont certainement amené quelques changements ?
AN : Je ne dirais pas que nous avons changé l’architecture. Notre intention était de traduire le système original dans une production contemporaine tout en préservant sa logique, ses proportions et son caractère visuel. Dès le départ, nous voulions que le travail technique réalisé par Kettal soit presque imperceptible dans le résultat final.
Nous avons donc étudié l’Eames House en tant que prototype construit, en mesurant et en analysant ses composants, ses profils, ses surfaces, ses couleurs et ses détails constructifs. Cette étude a été associée aux recherches menées par l’Eames Office sur leurs autres projets architecturaux construits et non construits.
Mais passer d’un projet non-construit à un produit disponible à la vente nécessite une standardisation, notamment au niveau des éléments techniques ?
AN : Effectivement. Nous avons réduit le nombre d’éléments, rationalisé les assemblages et établi des règles claires de configuration. Paradoxalement, simplifier le système augmente ses possibilités, car les mêmes composants peuvent créer de nombreuses structures différentes.
C’est donc l’aspect technique que nous avons principalement modifié en introduisant des profilés en aluminium extrudé de haute précision, en améliorant l’isolation thermique et acoustique, et en prenant en compte les exigences contemporaines en matière d’étanchéité, de tolérances, de résistance aux intempéries, de durabilité et de réglementations locales. Nous avons également intégré l’éclairage, la ventilation, la régulation climatique et la connectivité. Il y a donc de la nouveauté, mais l’intelligence architecturale sous-jacente reste celle de Charles et Ray Eames.

Comment expliquez-vous que cette intelligence, vieille de près d’un siècle, répond encore aux besoins et aux aspirations contemporaines ?
AN : Peut-être que le plus surprenant est que nombre des questions auxquelles Charles et Ray ont cherché à répondre sont devenues encore plus urgentes aujourd’hui. En tout cas, les facteurs sont multiples.
D’un point de vue technique, ils concevaient l’architecture comme un système adaptable plutôt que comme un objet fixe. Une trame rationnelle et un nombre limité de composants interchangeables permettent de configurer une structure pour différents usages, de l’agrandir, de la réduire, de la démonter ou de la déplacer. Les éléments peuvent être réparés ou remplacés individuellement, et les composants qui ne sont plus nécessaires peuvent être réutilisés ailleurs. Il s’agit d’une utilisation des matériaux beaucoup plus intelligente que lorsque chaque bâtiment est considéré comme un ensemble permanent et indissociable.
D’un point de vue sociologique, nos vies sont devenues de plus en plus mobiles et changeantes. Les familles s’agrandissent où se réduisent ; les entreprises se développent, se contractent ou déménagent ; et les frontières entre la maison, le travail et l’hospitalité continuent de s’estomper. Un espace adapté aujourd’hui peut devoir fonctionner de manière très différente dans cinq ou dix ans. Les Eames avaient compris que l’architecture devait accompagner ces changements plutôt que leur résister.
Il existe également une dimension environnementale. Dans certains contextes, l’architecture devrait être réversible, permettant de retirer une structure et de restaurer le paysage plutôt que de le transformer de manière permanente.
Ce qu’il faut retenir, c’est qu’ils ne concevaient pas une architecture correspondant à une image particulière de la vie moderne. Ils pensaient une structure capable de répondre à la vie à mesure qu’elle évolue.
En plus de leur fonctionnalité en tant qu’espaces de vie, les bâtiments des Eames étaient également visuels. Quel rôle les Eames et leur architecture filaire ont-ils joué dans l’esthétique moderniste et dans le célèbre programme des Case Study Houses ?
EM : Sur les 36 Case Study Houses proposées, Charles et Ray Eames ont développé le projet original de la Bridge House ainsi que l’Entenza House avec Eero Saarinen, puis l’Eames House qui a effectivement été réalisée. Bien que les 36 projets répondent à un même cahier des charges portant sur des logements économiques et contemporains, leurs approches architecturales différaient considérablement.
La contribution particulière des projets des Eames résidait dans le fait de considérer la structure métallique apparente, les composants industriels standardisés, le vitrage et les panneaux colorés à la fois comme un système constructif et comme une composition visuelle. Leur importance ne résidait pas dans la définition d’une esthétique unique des Case Study Houses, mais dans la démonstration que la standardisation industrielle pouvait favoriser la liberté architecturale et des modes de vie finalement très individualisés.


Il y a cent ans naissait Andrée Putman. À l’occasion de cet anniversaire, son fils Cyrille Putman publie un livre singulier, composé en tableaux, consacré à l’architecte du noir et blanc.
Les ouvrages consacrés à Andrée Putman, designer et architecte, ne manquent pas. Plus rares sont ceux qui s’attachent à Andrée Putman, mère. C’est par ce prisme intime que Cyrille Putman choisit de raconter une vie dans laquelle les espaces tiennent autant de places que les personnages.
Tout commence loin de Paris, sur une piste de cailloux de l’arrière-pays varois. Une maison posée sur un rocher, point fixe dans l’existence d’une famille qui ne l’est pas. Une enfance loin de la capitale, avant que celle-ci ne finisse par s’imposer. Rive gauche, Andrée Putman construit son monde : un appartement, une école, une accumulation d’objets. Un décor au sein duquel elle forge sa renommée, signe des intérieurs devenus emblématiques, impose son monochrome comme une écriture. Une dualité, à l’image de sa vie. Dans la dernière partie du livre, le récit se resserre. Le diagnostic de démence à corps de Lewy tombe. Le téléphone sonne moins. Les amis de toujours s’éloignent. Cyrille Putman tient le fil, jusqu’à une lettre finale adressée à celle qu’il a toujours appelée par son prénom.
Ce rassemblement de textes, écrits à cœur ouvert, mêle questionnements personnels et résonances universelles. Une vie faite d’architecture, de rencontres, de regards. Un récit doux-amer, livré par touches successives, qui avance avec pudeur et précision.

Auteur : Cyrille Putman
Photographies de couverture et intérieures © Jean Larivière
Editeur : JM Laffont
180 pages au format 12 x 19
Broché
Prix : 20€

A l’occasion de son 100e anniversaire, la manufacture Cogolin vient de publier début novembre aux éditions Albin Michel le livre Tapis d’artisanat d’art.
Né dans le petit village Cogolin, non-loin de St-Tropez, la manufacture Cogolin a vu le jour en 1924, et s’est depuis illustré comme un acteur fort du secteur, s’accompagnant de nombreux créateurs de renom, tels que Jules Leleu, Jean-Michel Frank, Christian Bérard, Sir David Hicks ou encore Jean Cocteau qui viendront signé des modèles aujourd’hui présents dans les archives de la marque. Sous la direction de Serge Gleizes, cet ouvrage est l’occasion de dévoiler les secrets et les coulisses de la maison, qui a habillé les intérieurs du monde entier, et qui compte bien continuer.

Offecct a récemment sorti une déclinaison du fauteuil Pauline. Une extension de collection que l’éditeur suédois a accompagné d’un joli geste : la publication d’un ouvrage en hommage à Pauline Deltour, disparue brutalement en septembre 2021.
Pauline est un petit fauteuil pivotant en tissu avec accoudoirs ou sur roulettes. La collection se décline aussi en une version deux places et trois places. Pour la sortie de ces pièces supplémentaires, les dernières que l’éditeur a travaillées avec Pauline Deltour, Offecct a également publié un livre retraçant l’histoire de la designeuse française. Un ouvrage hommage – le cinquième de la série -, illustré de nombreux témoignages recueillis par la journaliste Helen Parton, spécialisée dans l’architecture et le design. « C’est en quelque sorte une mission que de faire connaître le travail qui est à l’origine du design et qui résiste à l’épreuve du temps » explique notamment Maria Olofsson Karemyr, responsable chez Offecct. « Pauline Deltour savait être visionnaire, créative et poétique tout en restant très ancrée dans le savoir-faire artisanal, les matériaux et les procédés de fabrication. »


Diplômée de l’ENSAD en 2007, Pauline Deltour a travaillé pendant quatre ans aux côtés de Konstantin Grcic avant de se lancer dans la création de son propre studio en 2011. « Avec Pauline, ce n’était pas une question de tendance, elle n’était pas en quête d’approbation mais suivait sa propre vision. » témoigne notamment le designer et son ami, Jun Yasumoto.

5 idées de livres à offrirDécouvrez 5 livres méticuleusement choisis parmi les dernières parutions. Au programme : cuisine, street art, architecture et urbanisme.
Banksy, tout ou presque sur l’inconnu le plus célèbre au monde
Chapeau ! conclut John Brandler dans sa préface. Ce chef étoilé a su prendre les ingrédients de base, le pochoir et la vitesse, pour transformer le vandalisme en œuvre d’art grâce à un style d’humour unique et politisé qui ne supporte pas d’être sorti du contexte. Alors, faut-il conserver Banksy ? le stocker ? détruire les murs qui supportent ses œuvres ? C’est une question politique que se posent tous les restaurateurs de villes, restaurateurs au sens violent de la chose, ceux qui percent des tunnels, ou font du remblai les supports à de nouveaux emblèmes de la ville moderne. Car rien n’arrête le vent sauf quand les sentiments, le militantisme et l’activisme prennent le dessus. L’art urbain est dans la rue et la poésie dans ce livre.

Préface de John Brandler. Texte d'Alessandra Mattanza. Editions Alternatives.
240 pages. 29,90€
La beauté d’une ville, controverses esthétiques et transition écologique à Paris
L’objet est toujours sujet à controverse. Que l’on parle de son site, de ses bâtiments, de ses jardins…personne ne sera jamais d’accord. Car une ville s’envisage sous de multiples angles et ce ne sont pas les 56 experts sollicités pour donner leur avis qui pourront pacifier le sujet. Conçu comme une promenade, l’ouvrage nous invite à ouvrir les yeux sur notre environnement et à s’interroger sur une transition écologique qui est arrivée trop tôt ou tarde à arriver pour certains. Sous trois grands thèmes – Héritages, Emergences, Prospective – tous les sujets de notre époque sont abordés : l’art urbain du maraîchage, les conflits de stationnement, le chiffonnier du futur ou les lois esthétiques de l’hospitalité… des sujets éternellement actuels et modernes. D’Isabelle Backouche à Chris Younes, les avis se confrontent dans un ouvrage bible, en soit un exploit de typographies et de mise en page où le design est présent partout, insidieusement latent.

680 pages. 39,00€
La Maison de Verre, Portraits croisés, Dalsace/Charreau
Focus sur un monde dont la richesse intellectuelle, culturelle, artistique ne cesse de fasciner. Marc Vellay replonge dans les archives de ses grands-parents, Annie et Jean Dalsace commanditaire auprès de Pierre Chareau et de son épouse Dollie, de cette fantastique maison de verre, icone architecturale du 20ème siècle. Textes, lettres, photographies dessinent l’époque de l’entre-deux-guerres où une société des plus cultivées s’est épanouie jusqu’à l’impensable fracture de l’Holocauste. On y croise Jean Lurçat, Jeanne Bucher, Jacques Lipchitz, Darius et Madeleine Milhaud, les familles Wolf, Dalsace et Chareau sur trois générations, photographiés en famille, sur le front, ou dans les espaces sereins de leur merveilleuse maison à Paris ou à la maison de Villeflix à Noisy-le-Grand avec Berthe et Edmond Bernheim, des extraits de récit de vie, des témoignages de premières rencontres intimidantes avec Pierre Chareau, des photos de Dollie en Espagne… une correspondance de guerre, une correspondance de paix où il est question d’art, d’amour et de politique. Et des photos à toute époque de la Maison de verre avec ses mobiliers, tentures, peintures et sculptures, et tous les papiers relatifs à la transformation du 31 de la rue Saint-Guillaume, les dix années de dépenses et d’entretien. Un voyage à travers le siècle.

Editions du Regard. 326 pages. 39,00€
Ré : Habiter, Réutiliser, Transformer, Expérimenter
Après Habiter les ruines, Habiter les toits, Habiter l’air, Olivier Darmon s’attaque à une nouvelle attitude qui ne consiste plus à raser pour reconstruire dessus mais à tirer profit des structures pour offrir une nouvelle manière d’habiter. Les plus grands architectes sont conviés dans cet ouvrage avec une approche sensible et pragmatique qui ne vise pas à détruire mais à valoriser les usages antérieurs du bâtiment. Lacaton & Vassal avec le Palais de Tokyo, De Vylder Vinck Taillieu avec le centre psychiatrique Caritas fondé en 1908 aux alentours de Gand, Ensamble Studio avec la Maison de la Terre, carrière désaffectée sur l’île de Minorque où l’on trouve encore sur les blocs les griffures laissées par les outils des carriers. Tous prônent une architecture qui travaille en mesurant l’impact de ses gestes. Les interventions doivent révéler l’espace tout en livrant son histoire. L’architecture devient un cadeau, un trésor spatial révélé. Au frontière du land art, de la sculpture et de l’architecture.

Editions Alternatives. 180 pages, 32,00€
Dix façons de cuisiner
Depuis trente ans les éditions de l’Epure sous la direction de Sabine Bucquet font le bonheur des amateurs de cuisine mais surtout de graphisme, de couleurs, de typographie et de pliage. Tous les fruits, tous les légumes, toutes les viandes et tous les poissons sont passés dans les mains des plus grands chefs pour donner à chaque fois « dix façons de la préparer… » la tomate, la courgette, le veau, la sardine… En trente ans, 331 titres sont parus, fabriqués en France et à moindre coût. Un cadeau idéal pour les familles nombreuses où chacun peut trouver le thème qui va directement plonger le récipiendaire dans les affres d’une cuisine au gramme près, où vous n’avez pas intérêt à manquer de sel de l’Himalaya ou de graines de pavot du Sichuan. Ce petit livre objet de 24 pages à délicatement aborder avec un coupe-papier accorde à chaque fois la couleur de ses pages au sujet cuisiné. Cuisiniers, professionnels ou amateurs, architectes, musiciens, stylistes… s’expriment en chœur autour d’un sujet qui fera toujours l’unanimité : le repas. Derniers sujets : la poitrine, la langue, le cul…un tantinet érotique mais avant tout rassasiant.

Editions de l’Epure, 24 pages, 9,00€